• Petite pierre au chantier de la rénovation de la vie démocratique.

    Dans le contexte d’une dévalorisation du volontarisme politique, les questions de l’existence et de la qualité de la vie démocratique me paraissent en effet essentielles. Si les marchés économiques et financiers sont jugés plus efficients que la délibération démocratique, car « plus raisonnables », « moins marqués par la démagogie », et exempts de toute « idéologie », alors nous assistons dans le même temps à un affaissement du débat et du respect de la délibération démocratique [1]. C’est la participation elle-même à la vie politique qui s’effrite peu à peu. Les constats sur le fossé entre les élus et les citoyens et sur la croissance de l’abstentionnisme à chaque élection sont rabâchés, sans que cette désespérance ne pousse à des propositions fondatrices d’un nouveau rapport politique [2].

    Parallèlement, notre course à la croissance et au développement perpétuel dans un contexte de ressources limitées peuvent rapidement nous conduire vers une catastrophe écologique et humaine. Et on imagine aisément dans un tel scénario « des régimes autoritaires imposant des restrictions draconiennes à une population affolée et apathique » [3]. Pour ne pas parvenir à une telle situation, l’intégration de la composante écologique dans un projet politique démocratiquement conçu et discuté est indispensable.

    Comme le soulignait Ivan Illich, « l’installation du fascisme technobureaucratique n’est pas inscrite dans les astres. Il y a une autre possibilité : un processus politique qui permette à la population de déterminer le maximum que chacun peut exiger dans un monde aux ressources manifestement limitées… » [4].

    Enfin, comme l’exprimait le réalisateur du film « L’exercice de l’État », le temps n’appartient plus à l’homme politique… La démocratie a pourtant besoin de temps, elle en est même dévoreuse, afin de former les citoyens à la prise de décision, de les faire participer, d’identifier les problèmes et de formuler les idées et propositions. Or le phénomène actuel d’accélération du temps implique des décisions dans des délais de plus en plus courts, à la vitesse de rédaction et d’envoi des mails… Vitesse de décision des marchés financiers, vitesse des décisions des dirigeants d’entreprise, rapidité des gouvernants dans leurs décisions … qui parfois se contredisent.

    Si nous pensons qu’un autre monde est souhaitable et possible, la question de la vie démocratique est en son cœur. Parce que cet autre monde possible passe par un choix fait par les citoyens dans le contexte d’un réel débat et d’une délibération de qualité.

    Mais comment peut-on contribuer à refonder la démocratie ? En effet, la participation de tous les citoyens est délicate et même les démocraties directes, comme Athènes, ne sont jamais parvenues à impliquer tous les « citoyens », déjà peu nombreux lorsqu’on en écarte les femmes, les esclaves et les étrangers. Pour autant, je ne pense pas que les populations souhaitent un système antidémocratique. Alors, « comment aménager la désirabilité de la démocratie en prenant en compte les routines, les intermittences de l’implication ou les attentions obliques » [5] des citoyens ?

    La démocratie représentative n’est pas une panacée mais elle n’est pas non plus l’incarnation du mal. Et des aménagements de la représentation sont envisageables comme le droit de révocation des élus, l’organisation d’états généraux, le référendum d’initiative populaire, le recours à la participation directe dans certains cas ou le bon usage des conférences de citoyens, etc., comme le souligne Serge Latouche. Pour cela, il faut des propositions et des débats.

    Le pacte civique participe de ce débat en proposant de promouvoir l’éthique du débat et de la décision par la création d’un observatoire de la qualité de la vie démocratique. Cet observatoire devrait mettre en place une pédagogie de l’éthique du débat, présenter un rapport annuel sur les conditions du débat public et de la délibération, faire des recommandations sur l’utilisation des outils et des méthodes favorisant le débat et examiner l’implication des différentes catégories sociales et générations. Dans cette phase de démarrage, les animateurs du projet privilégient l’observation de la vie publique par des collectifs locaux volontaires qui pourraient notamment suivre selon leurs possibilités et volontés : le travail des députés suite aux contacts pris lors de la campagne législative, recenser les pratiques nouvelles sur leurs territoires et interpeller les maires dans la perspective des municipales de 2014. Ainsi est-il notamment mentionné l’observation concrète et ciblée du travail de quelques élus menée par le collectif de Lyon (suivi de 6 députés du département du Rhône).

    Initiatives à suivre et à lancer…

    Je partage avec d’autres l’idée que la revitalisation démocratique se réalise davantage dans la proximité que dans des structures nationales ou transnationales.

    En effet, la démocratie peut d’autant mieux fonctionner que la communauté est de petite dimension et ancrée dans un cadre commun de vie. Elle est en lien avec les mouvements de relocalisation qui se développent sous la forme des AMAP, des Villes en mutation, etc.

    L’initiative du collectif de Lyon paraît pertinente. Elle pourrait être poursuivie dans d’autres départements pour suivre :
    - d’une part la participation au débat et à la délibération parlementaire de quelques-uns de nos députés,
    - et d’autre part les modalités mises en œuvre par nos députés pour rendre compte de leur activité et recueillir les avis de leurs électeurs, donc de faire vivre la vie démocratique nationale sur un plan local.

    Plusieurs outils sont en cours de construction pour faciliter cette démarche. Au-delà du site de l’assemblée nationale lui-même, Regards citoyens a mis en ligne Nosdeputes.fr qui permet de suivre l’activité parlementaire de chaque député. Par ailleurs, une initiative, PWF (Parliament Watch France), est en cours de constitution en France. Il s’agit de s’appuyer sur les nouvelles technologies pour chercher à réduire la perte de confiance entre citoyens et élus. Le projet prévu pour le printemps prochain et déjà mis en œuvre en Allemagne prendra la forme d’une plateforme internet accessible aux citoyens pour poser des questions aux élus, dont les résultats sont relayés par les médias.

    Enfin, certains sont impliqués à un niveau ou à un autre dans la vie politique de notre commune ou agglomération (municipalités, conseils de quartier, conseils élargis, associations, etc.). Comment fonctionnent le débat et la délibération publics en leur sein, quelles places sont faites à l’écoute et à la participation des citoyens ?

    Des outils et des instances existent déjà mais bien des choses restent encore à inventer pour participer à la mesure de nos moyens à une observation et à une action pour la revitalisation de la vie démocratique, en cherchant aussi des partenaires mobilisés en ce sens.

     

    (1) L’irrespect politique à l’égard du « non » au référendum sur le traité européen en 2005 en est un exemple déconcertant en France.

    (2) Cornelius Castoriadis parle de « privatisation », c’est-à-dire de retrait de la population de la sphère politique : la population « vaque à ses affaires cependant que les affaires de la société lui semblent échapper de son action », Une société à la dérive. Entretiens et débats, 1974-1997, p. 14-15 ; 24-25.

    (3) Serge Latouche, Le pari de la décroissance, Fayard/Pluriel, 2010, p. 268.

    (4) Ivan Illich, « La convivialité », in Œuvres complètes, t. 1, p. 570. Et il ajoutait qu’« un tel programme peut encore paraître utopique à l’heure qu’il est [1973] : si on laisse la crise s’aggraver, on le trouvera bientôt d’un extrême réalisme. »

    (5) Philippe Corcuff, « Le pari démocratique à l’épreuve de l’individualisme contemporain », Revue du Mauss, n° 25, 1er semestre 2005, p. 77.

     

    BBLR


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  • Tous les secteurs sont envahis par ce mot dévorant, la « crise » : crise de l’éducation, de l’économie, crise sociale, politique, etc. Un peu comme si ce terme était si évident qu’il en devient indémontrable. La crise entre dans un champ lexical « cosmétique » qui « vise à recouvrir les faits d’un bruit de langage » (Roland Barthes, Mythologies).

    Mais comment expliquer l’inflation dans l’usage de ce mot, qui du coup le rend indéchiffrable ?

    La première crise pétrolière se conjugue avec l’émergence d’une crise économique. Or ces crises remettent en cause ce qui semblait inimaginable depuis 1945, le retour du chômage et la fin de la prospérité obligatoire, du « progrès ». On assiste parallèlement à une prise de conscience écologique qui remet en cause l’idée de croissance infinie (rapport du club de Rome de 1972).

    Trois coups portés à la confiance dans la croissance et le développement technique, censés mener vers un monde plus sûr et plus prévisible. À ce contexte s’ajoute une politique de l’information qui démultiplie les sentiments de crise et d’insécurité. Chaque nouvel élément qui se produit devient le révélateur d’une crise.

    L’idée de progrès se vidant de sa substance, entraîne un enlisement dans le présent qui récuse le passé et perd de vue l’avenir. « Non seulement nous vivons dans un monde en crise mais nous vivons sous le surplomb de la crise », comme l’écrit M. Revault d’Allonnes (La crise sans fin). Il n’y aurait plus rien à décider. D’où le désespoir et le sentiment d’impuissance.

    Mais si on allait chercher le sens du mot…

    Selon l’étymologie grecque, la krisis est le moment décisif d'une maladie, son paroxysme. Celui où se dessinent deux possibilités, guérir ou périr. Mais krisis a aussi le sens de jugement.

    En effet, que ce soit en médecine ou en droit, les grecs pensaient la krisis à la fois comme une lutte et un choix. Ainsi y-a-t-il crise lorsque deux tendances se combattent ou lorsqu’il faut bien séparer ce qui est confus, décider et agir. La krisis met fin à la krasis (confusion). Elle prend alors le sens positif de jugement qui distingue et rétablit un ordre. C’est le moment décisif du processus, celui qui le réoriente.

    C’est ce sentiment confus qui semble actuellement dominer. Nous sommes à un moment décisif d’un processus, coincés sur la crête, concentrés entre l’avant et l’après. Et surtout englués dans une absence de perspective, non pas seulement de progrès mais aussi d’espoir.

    Or à cet instant décisif… ne devons-nous pas justement garder l’espoir ?

    Dans son ouvrage « Une autre vie est possible », J.C. Guillebaud s’insurge contre cette désespérance qui habite nos sociétés, ce « gaz toxique que nous respirons chaque jour » à travers le flux médiatique, le désenchantement de nos contemporains qui adoptent le ton de la dérision, de la raillerie, qui revient à « capituler en essayant de sauver la face ».

    Cela conduit à accepter l’idée d’une « fin de l’histoire », selon l’expression du philosophe Fukuyama en 1992, après l’effondrement du communisme… un triomphe de la liberté et de la démocratie, mais un ébranlement de l’espérance. Comme si aucune perspective ne pouvait exister en dehors d’un capitalisme dérégulé et triomphant, porté par Reagan aux États-Unis et par Thatcher en Grande-Bretagne, et auquel se sont convertis tous les pays européens. Thatcher elle-même ne déclarait-elle pas : « There is no alternative ». Vous n’avez pas le choix. Abandonnez l’espoir de tout changement, devenez réaliste.

    Cela conduit aussi à abandonner les aspirations qui ont traversé l’histoire européenne, notamment celle d’une plus grande égalité sociale. Parce que cette aspiration à l’égalité a été corrompue par le régime communiste elle deviendrait suspecte. Ainsi, lorsque fut abordée pendant la campagne présidentielle début 2012 la question de taxer les très riches, Michel Cicurel économiste de la Cie Rotschild déclarait : « l’impôt sur les hyper riches conduit à l’union soviétique puis au goulag » (cf. J.C Guillebaud).

    Enfin, cela conduit à abandonner le volontarisme politique qui a prévalu depuis le XVIIIe siècle. Parce que ce volontarisme s’est trouvé nié dans sa valeur par les politiques volontaires et totalitaires, nazie ou communiste. La chute du communisme serait alors le symbole de l’échec de la volonté politique.

    La conséquence de cet abandon de toute volonté politique, est que « le marché prend durablement le pas sur la démocratie. Le marché est jugé plus « raisonnable » que la politique, toujours soupçonnée de démagogie » (J.C. Guillebaud). Puisque l’intérêt général ne serait rien d’autre que la somme des intérêts individuels, il faudrait ramener l’État à un niveau minimal d’intervention, donc réduire le champ du politique et toute possibilité d’intervention dans la société (puisqu’une société ça n’existe pas, disait Thatcher, qui ne voyait qu’une somme d’individus).

    Si les marchés sont jugés plus efficients que la délibération démocratique, alors l’idéologie dominante conduit aussi à un abaissement de la démocratie.

    L’absence de projets politique et social, le fatalisme, dominent. Au « à quoi bon ? » répond la recherche du plaisir immédiat et personnel. L’espoir s’assimile à la naïveté, voire la bêtise : « Mais on ne vit pas dans le monde des Bisounours, tu sais ? »

    Pourtant l’espoir et l’optimisme peuvent être un puissant moteur d’initiative, bien plus que la désespérance ou la jouissance immédiate et sans sens. Comme le souligne encore J.C. Guillebaud, « Espérer ne consiste pas à rêvasser ni à se priver de je ne sais quelle jouissance immédiate. Si l’espérance concerne l’avenir, elle se vit au présent, un présent qu’elle éclaire et enrichit. Loin de « soustraire » quelque chose au bonheur immédiat, comme le répète depuis 20 ans le philosophe André Comte-Sponville, elle lui ajoute une dimension. Et une saveur. Renoncer à l’espérance n’entraîne par conséquent aucun « bénéfice » en termes d’hédonisme. Si tel était le cas, alors les sociétés rassemblées autour d’un projet d’avenir et d’une espérance seraient moins heureuses que celles, qui n’espérant plus rien, se vouent à l’ébriété du présent. La sagesse grecque - hédoniste ou stoïcienne – procède par adaptation à un monde qu’elle renonce à transformer. Faire aujourd’hui retour à ce stoïcisme, c’est consentir à baisser les bras ».

    Mais comment garder espoir ?

    Garder sa capacité à espérer n’est-ce pas tout d’abord une condition essentielle pour vivre ? J.C. Guillebaud parle d’une disposition de l’âme, une sensibilité à mettre en mouvement. Il la met en relation avec le petit matin, le mois d’avril, l’idée d’un commencement ou d’une remise en route, pour ne pas se complaire dans les nostalgies d’un passé.

    Espérer n’est pas une attitude béate, c’est aussi émettre des choix pour l’avenir, vouloir modifier le présent, donc être capable de le regarder en face, de le refuser en l’état et non pas seulement le subir sans vouloir le modifier. Espérer est donc nettement plus anti-conformiste que rester sans espoir. Cette espérance du petit matin est capitale parce qu’elle est avant tout son choix personnel de croire.

    Garder espoir, n’est-ce pas aussi exercer sa liberté ? Et tout d’abord sa liberté de penser. Exercer l’espoir, c’est aussi lutter quotidiennement contre la médiatisation actuelle en faveur du renoncement.

    Si on prend l’exemple du travail, des personnes se sentent aujourd’hui aliénées dans leur travail, coincées dans une pièce confinée, où elles doivent réaliser un travail sans sens, éclaté, sans perspective, abandonné au fond d’un placard sitôt fait. D’autres se sentent dépossédées par un travail et des techniques qui évoluent chaque jour, ne le leur laissant pas le temps de les intégrer et réduisant leur capacité d’initiative. D’autres encore voient leur entreprise s’étioler et craignent pour leur avenir. Comment garder espoir dans ces situations ?

    Il n’y a pas de breuvage miracle mais le seul fait de prendre du recul sur ce qui nous est présenté comme une fatalité peut être salvateur. Est-ce que le temps de notre vie ne peut être que subi lourdement, comme s’il ne pouvait comporter aucune espérance pour l’avenir qu’un lendemain planifié, sûr mais déjà mort ? Prendre conscience de la valeur totalitaire que la notion de « travail » (salarié cela va de soi) a acquis dans notre société ne résout pas toutes ses difficultés, mais permet de se libérer du poids de la doxa, de regarder avec plus de distance la pression sociale, de son environnement, et même celle que l’on se met soi-même sur le dos. Un peu comme sortir du rouleau compresseur pour essayer de faire ses choix de vie.

    Un certain nombre de personnes se pose actuellement ces questions sur le sens de leur travail. Elles changent parfois de direction pour garder l’espoir et la liberté de choisir leur vie (cf. M. Crawford, Éloge du carburateur. Essai sur le sens et la valeur du travail, et les expériences des uns et des autres). D’autres se posent les mêmes questions en essayant de bouger la machinerie en interne, en rappelant la solidarité et les valeurs au sein du collectif de travail. Quelles que soient les formes prises, c’est bien l’espérance qui permet de projeter ces changements et de dépasser les peurs qui nous font baisser les bras.

    L’espoir est un moteur d’engagement personnel et librement choisi, dans le sens qu’on veut donner à la vie et au monde autour de soi. Il permet aussi de garder un esprit plus critique, plus ouvert à d’autres idées et modes de vie, parce que la contrainte du jugement social s’allège.

    On en voit aujourd’hui les traces dans les multiples initiatives de la société civile, certes éclatées, mais porteuses de changements (cf. retour d’expérience du groupe sobriété heureuse, journaux alternatifs comme L’âge de faire (http://lagedefaire-lejournal.fr/), initiatives des Villes en transition (http://villesentransition.net/), les indignés, etc.). Magma d’expériences peu reliées entre elles, mais marquées par l’espoir d’un autre monde possible et par l’engagement.

    Le choix de l’espérance peut alors être la libération d’une « créativité » endormie par le fatalisme. Il aide aussi à mieux regarder autour de soi et en soi. Pour voir les choses qu’on laisse parfois couler ou qu’on accepte, parce qu’on pense ne pas pouvoir les changer. Pour voir en soi et essayer tant bien que mal de se hausser à la hauteur de cette espérance.

    Conserver ou retrouver sa capacité à espérer, c’est un peu comme ajouter de la saveur à sa vie, en refusant de renoncer. Et la crise peut être un stimulateur pour se mettre en mouvement.

    BBLR


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  • En renforçant le chômage, la précarité et les inégalités sociales, en détruisant le système d’éducation et en ne considérant pas le nécessaire lien pour former une société et non un marché de clients, les choix politiques néo-libéraux s’accompagnent d’une centralisation de la richesse entre quelques mains, de pratiques illégales et d’un sentiment d’insécurité par rapport à d’« autres » flous, inconnus et relégués dans des lieux fantasmés de bidonvilles ou de banlieue selon les États. Les lois se succèdent, les sanctions s’accumulent, les prisons sont sur-occupées, la société se pénalise, sans résultat. Ce constat n’est pas propre à la France depuis dix ans.

    Les États-Unis constituent le prototype d’une société violente et qui détient le record de la plus forte population carcérale du monde, avec une croissance de 660% de l’enveloppe consacrée aux prisons entre 1982 et 2006 [1]. Le néo-libéralisme s’accompagne d’une « criminalisation des classes dangereuses » [2]. Et le carcéral est lui-même devenu un système privatisé qui s’est érigé en une industrie florissante et lucrative, financée par les recettes publiques et les prisonniers [3]. Ces derniers sont les « salariés » américains les plus flexibilisés compte tenu des rémunérations perçues.

    Le profit introduit jusqu’au fond des cachots ne conduit-il pas à ébranler la logique pénale, interrogeant le choix et les modalités des sanctions qui servent la rentabilité d’entreprises sans répondre à lutter efficacement contre le crime et la délinquance ? La question est réellement posée lorsque deux juges exerçant dans une ancienne région minière et pauvre de Pennsylvanie admettent avoir reçu plus de 2,6 millions de dollars de la part de prisons privées pour condamner des mineurs à des peines de détention disproportionnées par rapport aux faits commis [4].

    Mais au-delà même des États-Unis, d’autres pays connaissent des situations comparables. Ainsi face à l’accroissement de la pauvreté et des inégalités sociales liées à la mise en œuvre de l’ALENA au Mexique, le Sénat vota des dispositions anti-criminalité particulièrement répressives, avec une augmentation des effectifs policiers de plus 100 000, la création de prisons de haute sécurité, l’accroissement de la sévérité des sanctions [5]. Ces dispositifs pénaux se révèlent particulièrement coûteux alors même que les pays ont pu connaître des politiques d’ajustement structurel imposées par le FMI et la Banque Mondiale et restreignant leurs politiques d’éducation ou de santé. Ces mesures répressives inefficaces sont avant tout des instruments de gestion et de contrôle de la pauvreté. Leur vote a d’ailleurs coïncidé avec le déclenchement de la révolte zapatiste.

    (1) Jacques Sorbier, Enquête sur un marché de 150 milliards de dollars, qui ne cesse de progresser grâce à la montée de la criminalité, Capital, n°127, 2002 ; Joel Dyer, The Perpetual Prisoner Machine: how America Profits from Crime, Westview Press, 2000, 318 p. Cités dans  http://sitecon.free.fr/prisons/capital.htm 

    (2) Loïc Wacquant, « De l’État social à l’État carcéral. L’emprisonnement des classes dangereuses aux Etats-Unis », Le Monde diplomatique, juillet 1998,  http://www.monde-diplomatique.fr/1998/07/WACQUANT/10652 

    (3) Jacques Sorbier, Enquête sur un marché de 150 milliards de dollars, qui ne cesse de progresser grâce à la montée de la criminalité, Capital, 2002, n°127

    (4) AFP, Etats-Unis: des juges corrompus envoyaient des jeunes dans des prisons privées, 16 février 2009,  http://www.google.com/hostednews/afp/article/ALeqM5h1prCS_vYBAIpPBH6-CF5Q1LPwWg 

    (5) Noam Chomsky, Le profit avant l’homme, op. cit., p. 190-191.

     

    BBLR


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  • Fin 2011. Les plans de rigueur se succèdent en Europe. Ils sont imposés de manière autoritaire et en dehors de tout système démocratique en Grèce et en Italie [1] sous la pression des marchés par l’Union européenne, et tout particulièrement le couple franco-allemand. Le médicament de l’austérité se généralise dans les pays qualifiés de « PIIGS » (Portugal, Italie et Irlande, Grèce, Espagne) par des journalistes britanniques et américains [2] sans que l’Europe ne s’offense de traiter de « porcs » des États souverains alors que les médias et politiques français se révèlent offusqués d’entendre quelques opposants socialistes souligner l’existence de « diktats » allemands [3] à propos de la dirigeante Angela Merkel et non du peuple allemand. La rigueur se poursuit, avec des mesures de coupes dans les dépenses publiques au Royaume-Uni et en France, et une entrée en récession. Les mesures annoncées en Grèce mais aussi en Italie au titre dans ce dernier cas de la « relance » ne sont qu’un catalogue répété depuis trente ans de mesures néolibérales : flexibilisation du marché du travail, déréglementation des professions, privatisations, diminution des droits sociaux (retraite, salaires, horaires de travail, protection sociale), diminution des dépenses publiques, baisse des prélèvements sur les entreprises pour relancer la compétitivité, etc. Mais ces recettes n’ont pas fonctionné. Certes les déréglementations sur les marchés ont permis d’accroître momentanément la croissance économique en autorisant les spéculations et la formation de bulles à l’origine de multiples crises, dont la crise financière de 2007. Mais elles ont surtout accompagné une concentration des richesses entre quelques mains alors que les inégalités n’ont cessé de s’accroître. Et si le chômage est apparu plus faible durant la décennie 1980-1990 aux États-Unis ou actuellement en Allemagne, c’est au prix également d’une insécurité renforcée de l’emploi et d’une précarité salariale. Mais ces saignées appliquées comme remèdes à la crise actuelle continuent d’être invoqués comme la seule solution « raisonnable ». Où se trouve la raison dans une économie tenue par de tels dogmes ?

    Le néo-libéralisme implique une foi quasi religieuse dans ses principes et pratiques qui ne peuvent pas être remis en question. Il exige une croyance sacrée dans le caractère infaillible du marché dérégulé, en faisant appel à des théories du XIXe siècle très éloignées des réalités [4]. Le même constat peut être fait au sujet de la construction européenne. L’invocation à l’Europe, le dogme de sa construction pour la paix justifie d’adhérer au marché unique, à la libre circulation des marchandises et des capitaux tout en limitant celle des hommes, à une Europe purement marchande et libérale. Lorsque certaines populations européennes sont amenées à donner leur avis sur les traités européens, il ne leur est pas demandé de comprendre et d’analyser le texte mais de marquer un assentiment sans réserve. Si les peuples interrogés pour la forme ne s’y plient pas, on pourra les réinterroger jusqu’à ce qu’ils comprennent où se trouve leur intérêt et y adhèrent, comme en Irlande, ou alors le parlement adoptera ce texte remanié à l’abri de ses murs, en se prétendant être le représentant du peuple qui l’avait refusé, comme en France. Ceux qui voudraient s’opposer à ce mode de construction européenne ne sont dans les discours politique et médiatique que de dangereux nationalistes, conservateurs et qui ne maîtrisent pas l’enjeu des traités pour une Europe forte et pacifiée. Pourtant l’Europe n’a jamais paru si divisée, si affaiblie qu’en cette fin d’année 2011.

    Selon la religion néo-libérale, il n’y a pas d’alternative. Cette maxime lancée par Margaret Thatcher et d’autant plus assénée qu’il n’existe plus d’opposition communiste au capitalisme depuis 1990, est serinée avec force depuis 30 ans pour marquer une sorte de « fin de l’histoire » (Fukuyama) à son stade de civilisation le plus élevé, celui de la démocratie libérale triomphante. Tout le reste serait un échec, y compris l’État social imaginée depuis la crise de 1929 et l’ère keynésienne. Mais démocratie et libéralisme ou plutôt néo-libéralisme ne riment pas automatiquement. Les exemples de la Chine, de la Russie et d’un certain nombre de pays d’Europe de l’Est sont là pour le prouver. La démocratie ne semble parfois qu’un masque formel dans nombre de pays occidentaux, comme cela est apparu lors des référendums successifs sur le traité européen en Irlande ou lors de l’adoption parlementaire d’un traité simplifié refusé par le peuple français. Où se trouve le masque démocratique lui-même lorsque les gouvernements grecs et italiens tombent sous la pression de l’Union européenne et des marchés financiers et en dehors de tout processus électoral ? Les médias justifient ces évictions, les politiques ne réagissent pas et soulignent la nécessité d’un gouvernement d’« union nationale », revendiqué en temps de « guerre » ou de « siège » et justifiant la mise entre parenthèses des libertés publiques. Où se trouve l’ennemi qui empêcherait de renforcer une politique d’austérité, si ce n’est le peuple lui-même, c'est-à-dire au final la démocratie ?

    Les intérêts invoqués dans la crise actuelle rappellent les dangereux propos de Milton Friedman. Le grand chantre de l’École de Chicago soulignait dans son ouvrage « Capitalisme et liberté » que faire des profits serait l’essence même de la démocratie, et que tout gouvernement qui poursuit une politique contraire aux intérêts du marché serait donc anti-démocratique même s’il avait le soutien de la population [5]. La politique doit être au service du marché et du capital, y compris contre la volonté populaire. Les récents exemples européens en sont un témoignage. La démocratie est appelée à s’effacer devant la religion capitaliste.

    La démocratie devient alors « formelle ». Fabrique d’illusions, elle se retrouve calquée sur les dogmes économiques néolibéraux très éloignés des réalités. Le débat public se trouve limité aux questions mineures tandis que les vraies questions d’organisation sociale et de redistribution des richesses sont déterminées par les forces du marché dans le cadre d’un rapport de domination économique non pensé [6]. Les alternatives politiques européennes des dernières années soulignent ce constat établi par Chomsky, tandis que la politique médiatique française menée depuis 2007 en est un exemple éclatant. Les gouvernements socialistes ou socio-démocrates en Espagne (gouvernement de Zapatero), au Portugal ou en Allemagne ou au Royaume-Uni, tout autant qu’en France pour la décennie précédente ont mené des politiques très libérales sur le plan économique, avec des baisses de cotisations sociales, le choix de privatisations, d’allongement du départ en retraite, etc. Au nom d’un principe de « réalité », ces gouvernements « socialistes » mènent tout autant que les conservateurs avec lesquels ils alternent une politique économique conforme aux dogmes néo-libéraux.

    Quels sont alors les choix politiques et où se trouve le débat public ? Sur la scène française, ce débat est devenu squelettique depuis 2007. Volontairement centré sur les « étrangers » et « les délinquants », puis sur « les fous », « les musulmans », « les Roms », « les mineurs », « les fraudeurs sociaux », « l’insécurité » ou « l’identité nationale », avec des amalgames marqués du sceau de la division, il évacue toute discussion essentielle sur les choix de politique économique, sociale et environnementale. Exemple parmi tant d’autres, le pointage sur les « fraudeurs sociaux » dans le cadre des économies à mener sur les dépenses publiques. Bien que la fraude sociale soit bien largement liée à une fraude sur les prélèvements (travail dissimulé et fraude sur les cotisations sociales) tandis qu’elle concerne davantage les professionnels et établissements de santé que le quidam moyen au sein des fraudes aux prestations sociales [7], la parole politique vise le celui qu’il considère comme un « assisté » (le fraudeur aux minima sociaux) ou un « profiteur » (le fraudeur retraité étranger [8]). Cette politique de vindicte et de division permet de prendre des mesures visant les catégories pointées dans les médias tout en établissant un diagnostic qui souligne la part prépondérante d’autres populations non ciblées médiatiquement dans la fraude, comme les employeurs de travailleurs non déclarés. Ainsi la forme du débat démocratique, bien que limitée au cercle des parlementaires est-elle respectée, en ne relayant médiatiquement et politiquement que les mesures les moins efficaces dans la lutte contre la dette de la sécurité sociale. Plus largement, cette manière d’agir permet d’écarter tout débat sur la dette elle-même, son origine et les mesures réellement utiles pour la circonvenir.

    Les médias dominants participent à cette fabrication d’illusions démocratiques. Présentant la situation actuelle comme sans alternative, ils ne dénoncent pas les illusions démocratiques, voire ses dénis. La faible critique relevée dans les journaux face aux gouvernements d’union nationale en Italie et en Grèce qui ont pris le pouvoir en dehors de toute élection est significative. Le Figaro indiquait le 7 novembre 2011 que « personne en Grèce n'estime qu'un recours aux urnes réglerait quoi que ce soit » [9] tandis que L’Express présentait le 6 novembre le futur gouvernement d’union nationale comme le résultat d’un « accord politique obtenu de haute lutte dans un pays très fortement polarisé politiquement » [10] Bref, le peuple n’a pas à s’exprimer sur son avenir, les médias dominants entérinent la question. Après avoir présenté le référendum proposé par le premier ministre grec sur leur avenir au sein de la zone euro comme un acte d’irresponsable, une grande part de journaux renchérissaient sur la crise politique aigüe et l’obligation pour les grecs d’accepter le plan d’aide européen et ses contreparties socialement très lourdes pour l’avenir des grecs. Ainsi L’Express déclarait-il : « Stupeur et indignation dominaient les réactions en Europe et dans le monde à l'annonce surprise, lundi soir, de ce référendum sur le plan de sauvetage par le Premier ministre grec Georges Papandréou, car un "non" des électeurs grecs pourrait être un prélude à une faillite du pays qui menacerait la viabilité de la zone euro », tandis que les milieux financiers ont été « surpris et choqués » par un recours au choix populaire [11] Le drame est annoncé et le ton est donné. Les Grecs sont appelés à obéir aux injonctions européennes, et principalement aux dirigeants franco-allemands bien décidés à appliquer le plan d’aide en dehors de toute considération de la volonté populaire grecque. L’Express ajoute que Nicolas Sarkozy a martelé à l’issue d’une réunion interministérielle à l’Elysée que « L'accord est "la seule voie possible pour résoudre le problème de la dette grecque ». La proposition de M Papandréou de recourir au référendum populaire est présentée comme un « coup de dés » par le président de la Banque mondiale Robert Zoellick ou comme un « coup de poker » par l’Express [12]. S’il paraît légitime de comparer l’idée du référendum sur l’accord européen à un chantage au pouvoir afin de ne pas recourir à des élections anticipées [13], l’idée référendaire n’était pourtant pas absolument nouvelle puisqu’elle avait déjà été évoquée par le premier ministre selon le rapport des Sénateurs français de juin 2011. Le journal Le Monde se montre lui aussi relativement réservé sur la question de la démocratie en Grèce. S’il souligne le 14 novembre la présence du nouveau premier ministre du gouvernement d’union nationale L. Papadémos comme président de la banque centrale grecque au moment du passage de la Grèce dans la zone euro et le maquillage des comptes publics sur les conseils de la banque Goldman Sachs, le même journal estime trois jours avant que « le profil du nouveau premier ministre grec va rassurer les dirigeants européens et les milieux économiques » [14].

    Les décisions politiques apparaissent sur un mode univoque. Les mesures européennes d’aide économique (aide financière et mesures d’austérité) pourtant reconnues pour leur inefficacité par les parlementaires français (rapport Sutour-Humbert de juin 2011) sont présentées dans les principaux médias comme les solutions rationnelles, indispensables et bienveillantes. La mythologie néolibérale emplit la pensée des experts et journalistes qui disposent des principales audiences populaires. Elle marque ainsi de son empreinte le milieu culturel dominant, en laissant dans l’ombre les pensées contestataires.

    La nécessité de repenser la place et les acteurs du débat démocratique dans nos sociétés

    Les aspirations démocratiques des peuples sont essentielles. Le sentiment de faire face à la censure, au refus du débat, tout autant que l’absence d’information et de discussion sur les décisions prises pour son environnement immédiat asphyxient les individus. Comment interpréter autrement les réactions de comités de citoyens qui se sont constitués spontanément un peu partout en France, notamment dans le sud, suite aux permis d’exploitation du gaz de schiste délivrés en catimini par le gouvernement ? Ces décisions ont été adoptées sans prendre en compte les risques environnementaux connus aux États-Unis et dénoncés dans le film Gasland. Elles ont également été prises sans débat démocratique alors même qu’elles impactent durablement sur l’environnement des populations concernées. Lorsque le pouvoir politique allié aux grandes sociétés chargées de l’exploitation du gaz de schiste estiment que la population ne doit pas se voir permettre de contester ou de modifier les règles du jeu en accordant en dehors de tout débat public des permis d’exploitation, le système cesse de fonctionner selon un modèle démocratique. Il s’affirme comme le connaisseur des besoins de la majorité sans pouvoir les connaître. Ce faisant, il devient le complice d’une infime minorité, en l’occurrence les compagnies concessionnaires, et ne répond qu’à ses seuls besoins. C’est ce type de comportement qui paraît inacceptable et qui nécessite d’être repensé de manière générale et à tous les échelons des groupements, depuis l’association jusqu’à l’entreprise, le parti, l’administration et les institutions politiques, pour que le débat public et démocratique prime toujours et qu’aucun individu ou groupe d’individus ne puisse se positionner comme connaisseur et expert des besoins de la majorité.

    Le culte du secret en démocratie est même valorisé comme fonctionnement politique. Le célèbre politologue Samuel Huntington estime que « le pouvoir demeure fort tant qu’il reste dans l’obscurité : exposé à la lumière du jour, il commence à s’évaporer » [15]. Comment encourager le secret dans une démocratie sans justifier dans les faits le gouvernement par une oligarchie ?

    Non seulement certains politologues justifient le secret dans la démocratie mais les milieux d’affaire eux-mêmes veillent dans les démocraties occidentales à ce que les questions importantes, comme par exemple celles qui étaient relatives à l’Accord Multilatéral sur l’Investissement dans les années 1990, ne soient pas débattues publiquement. Il a fallu une forte mobilisation internationale et associative pour faire connaître ces discussions privées sur des questions intéressant tous les citoyens dans le monde [16].

    Le même constat peut être fait sur la question énergétique. Sur le plan mondial, le développement a pu s’opérer depuis 1945 grâce à un pétrole bon marché et abondant. Ce faible niveau de prix a pu être maintenu grâce à l’usage de la menace ou de la force, comme par exemple avec l’intervention américaine en Iran en 1953 pour renverser le dirigeant démocratiquement élu Mossadegh qui avait nationalisé les sociétés pétrolières dans son pays. L’idée de carburants fossiles bon marché est donc « une pure fiction » si l’on intègre l’ensemble des frais destinés à maintenir son coût bas [17]. La même fiction peut être relevée sur le coût de l’énergie nucléaire en France. Les choix ont été faits dans les années 1960-70 hors de la place publique et des citoyens. La transparence n’existe pas sur la question du nucléaire et les chiffres les plus fantaisistes ont pu circuler, aussi bien en ce qui concerne le nombre de travailleurs du nucléaire (pensons au million de travailleurs récemment découverts par M Proglio) que le coût des centrales (établi sans prendre en compte le coût de la maintenance et du démantèlement) ou leur sécurité. Même la catastrophe de Fukushima qui a ébranlé les certitudes d’autres pays européens n’a pas entamé le dogme sur la sûreté du nucléaire français au sein du gouvernement. Les questions sont venues des citoyens et le débat pourra peut-être enfin avoir lieu sur la place publique grâce à cette mobilisation. Les mêmes débats méritent d’avoir lieu sur l’agriculture, l’alimentation, l’éducation, le travail et plus largement sur nos choix économique et politique de vie.

    Mais le débat ne doit pas se limiter à constituer une formalité. Le vote ne peut seul résumer la démocratie s’il ne s’accompagne pas de débats réels et continus tout au long du mandat démocratique et non de simples meetings formatés au moment du seul processus électoral.

    Or dans la démocratie actuelle, il n’est fait mention de l’avis et du positionnement populaire que par le « résultat des urnes », malgré d’énormes taux d’abstention, et par le biais de sondages. Les sondages sont devenus plus que les élections, le moyen de connaître l’avis de la population, voire de ses différentes catégories. Or cette « dictature des sondages » empêche le débat lui-même de s’exercer sur la place publique puisque quelques instituts, détenus par de grandes sociétés dont certains dirigeants président également le MEDEF (Laurence Parisot pour IFOP) vont chercher directement les avis des individus donnés isolément et sans discussion préalable. L’opinion générale sur des questions déterminées en dehors de toute question exprimée par la population elle-même prime sur le débat et l’échange publics. Quelques centaines de personnes interrogées sur des questions subsidiaires jouent un rôle déterminant pour la connaissance par les gestionnaires politiques de l’ « opinion publique ». L’interprétation et l’usage faits de ces mêmes sondages laissent songeurs. Ainsi un sondage réalisé tous les ans par BVA sur le sentiment des Français à l’égard de leurs services publics révélaient que les Français se montraient nettement plus attachés et positifs envers leurs services publics (éducation, police, justice, santé…) en 2011 par rapport aux trois dernières années. Mais l’interprétation de ce sentiment plus favorable était alors que finalement les Français n’avaient pas attachés d’importance au non remplacement d’un fonctionnaire sur deux et à la réduction des moyens, voire estimaient que ces réformes avaient eu un impact positif sur le fonctionnement des administrations. On pourrait penser aussi et de manière plus logique que les Français montrent ainsi leur attachement aux services publics au moment où ils sont menacés, mais cette possible interprétation n’est pas évoquée. Ces sondages d’opinion permettent en fait de faire avancer des idées, des interprétations parfois éloignées des questions initiales. Ces sondages interrogent sur les sentiments, les problèmes quotidiens ou la préférence pour telle ou telle personne. Aucun ne pose la question des éléments méritant d’être modifiés et le sens des modifications à avoir. Nous vivons le règne du sentiment et de l’avis, de l’émotion et de l’immédiateté, en écartant toute réflexion sur la contextualisation des problèmes et sur les évolutions à plus long terme.

    La démocratie réelle impose un débat réel sur une place publique réelle, ouverte à tous et prenant en compte la parole de tous, y compris de ceux ayant des difficultés à l’exprimer.

    Le premier point pour la démocratie réelle est donc l’existence d’une place publique large et ouverte à tous, réellement publique. La seule place publique actuellement effective et reconnue est constituée de l’isoloir lors des échéances électorales. Or les élections qui ne sont qu’un instant du fonctionnement démocratique et le seul actuellement en vigueur fonctionnent avec une très faible participation et un taux d’abstention record. Les comités de quartier fonctionnent en certains lieux mais encore faut-il avoir accès à l’information… Où se trouve la place publique dans notre démocratie actuellement ?

    Le deuxième point pour la démocratie réelle concerne le contenu des éléments objets de débat. Or, avec la privatisation d’un nombre croissant de secteurs, depuis les transports jusqu’à l’énergie ou les télécommunications, les prises de décision dans ces domaines « publics » ont été transférés à des institutions privées n’ayant pas de compte à rendre aux citoyens mais seulement à leurs actionnaires, y compris l’État ou plutôt son oligarchie. Ainsi les décisions prises par les responsables de General Electric aux Etats-Unis [18], tout autant que celles retenues par le PDG de GDF-Suez en France affectent l’ensemble de la société sans que les citoyens ou le parlement n’y participent. Seul le gouvernement représentant de l’actionnaire principal l’État peut être informé et influer sur la politique de GDF-Suez. Or le gouvernement n’est pas élu et constitue une sorte d’oligarchie gestionnaire mais non une représentation citoyenne. Par conséquent le champ du débat public tend à se restreindre.

    Le troisième point pour la démocratie réelle est que cette place publique si elle existe soit ouverte à tous et prenne en compte la parole de tous, y compris de ceux ayant des difficultés à l’exprimer. La question porte donc sur les acteurs de la démocratie. Selon Aristote, un citoyen responsable est « capable de gouverner et d’être gouverné » au sein d’une collectivité politique réflexive et délibérative. Or qui débat actuellement dans notre démocratie ? La seule scène démocratique électorale ouverte et connue ne fait intervenir qu’un faible nombre d’acteurs compte tenu du taux d’abstention. L’isoloir et le vote ne sont pas plus les lieux actifs de débat pour un citoyen actif et responsable. Ce lieu ne permet pas d’exprimer sa capacité à « gouverner et à être gouverné ». Mais hors de cette scène étroite, les acteurs sont en nombre encore plus limité. Les mouvements qui portaient un projet de réforme sociale et politique ont peu à peu disparu ou ont changé de nature. Les syndicats sont divisés et apparaissent comme des défenseurs d’intérêts sectoriels et souvent séparés de leur base tandis que les groupes catégoriels, bien que porteurs d’idées et de réforme, maintiennent cette défense fragmentaire de la société contenue dans le terme de « catégories », qu’ils s’agissent des femmes, des jeunes ou de groupes ethniques, culturels ou autres. Leur défense a mobilisé la société et a été indispensable pour la prise en compte de revendications non intégrées dans les discours dominants. Les mobilisations féministes ont ainsi été indispensables pour la prise en compte de la parole des femmes, pour la reconnaissance du viol comme un crime et du droit pour les femmes de disposer de leur corps. Indispensables, ces mobilisations de femmes mais aussi de différents groupes qui ne correspondent pas au modèle prédominant de l’homme blanc aisé et hétérosexuel, l’ont été et le demeurent encore, afin de faire avancer l’égalité. Mais ces mouvements multiples et légitimes ne peuvent constituer à eux-seuls un projet politique positif et mobilisateur pour l’ensemble de la société. Les partis politiques se révèlent en l’état actuel incapables de porter cette mobilisation. Comme le constatait Cornelius Castoriadis dès 1982, on assiste à une « privatisation de la société », c’est-à-dire à un désintérêt des individus pour leur « sort en tant que société » parallèlement à une décomposition des mécanismes de direction, notamment politiques, avec une vacuité dans les idées [19]. Selon le même Castoriadis, les méthodes de recrutement du personnel politique sont pour partie responsables de cette situation. En effet, faisant référence à la bureaucratisation des appareils politiques, il estime que « la sélection des plus aptes est la sélection des plus aptes à se faire sélectionner », tandis que le choix de candidats et de leaders pour les élections consiste à sélectionner comme dans un reality-show les personnalités les plus « vendables » auprès de citoyens-clients sur le marché du politique.

    Cette tendance n’a cessé de se renforcer depuis 1982, avec la recherche de la personnalité politique « charismatique », qui sait endosser le rôle du chef. N’entend-t-on pas actuellement les journalistes répéter comme un refrain bien assimilé : « Est-ce que le candidat X dispose d’une carrure de président, saura-t-il endosser le costume présidentiel, etc. ». Or cette évolution témoigne d’une politique essentiellement médiatique. En d’autres termes, la place publique est contenue dans les lieux médiatiques. Elle est incarnée par un spectacle avec un scénario détenu par quelques acteurs influents de ce milieu des médias, combiné aux pouvoirs politiques et économiques. Les citoyens n’ont pas la parole dans cette politique spectacle, dans cette « société du spectacle », puisqu’il s’agit d’images, d’apparitions qui n’incluent pas la réplique ni le débat [20].

    Comme l’indique Robert W. Mac Chesney, la démocratie réelle implique une « politique culturelle d’inspiration civique » [21]. En effet la démocratie néolibérale en augmentant les inégalités sociales rend plus difficile l’égalité devant la loi et dilue également le lien entre les individus. Cette démocratie formelle produit des consommateurs, non des citoyens, ce qui débouche sur une « société atomisée, peuplée d’individus désengagés, démoralisés et socialement impuissants » [22]. Les individus ont besoin de se sentir liés entre eux, avec une manifestation de ce lien par différents organismes ou institutions extérieurs au marché.

    Comme le souligne fort justement Cornelius Castoriadis, les individus d’une société ont besoin de se penser en société : « il ne peut y avoir de société qui ne soit pas quelque chose pour elle-même, qui ne se représente pas comme étant quelque chose (…) ce qui revient aussi à dire que tout individu doit être porteur « suffisamment quant au besoin/usage » de cette représentation de soi de la société. C’est là une condition vitale de l’existence psychique de l’individu singulier et de la société elle-même » [23]. Cela signifie donc pour l’individu pouvoir dire « je suis quelque chose », qui constitue une volonté « pour faire être ou faire vivre l’institution de sa société ». Cornelius Castoriadis parle d’un « effondrement de l’auto-représentation de la société », du « fait que ces sociétés ne peuvent plus se poser comme « quelque chose » ou que ce comme quoi elles se posent s’effrite, s’aplatit, se vide, se contredit » [24]. Or les constats actuellement réalisés sur le retrait des individus de la sphère publique, qu’il s’agisse du travail, de la politique, de l’action syndicale ou sociale, pour investir leur sphère privé, qu’elle soit familiale, communautaire ou religieuse, est une manifestation des séparations entre les individus et une fragmentation de la société. Elle témoigne d’une crise de la signification de notre société pour les individus pour répondre aux questions suivantes : qu’est-ce que ma société et qui suis-je au sein de la société ?

    Se penser en société implique une politique culturelle vivante, avec des lieux de rencontre publics fournissant aux citoyens les moyens de se rencontrer, de s’informer et de communiquer réellement ensemble. Se penser en société démocratique implique une éducation populaire et continue tout au long de la vie. En reprenant encore ici Cornelius Castoriadis, nous estimons en effet qu’« une société démocratique est une immense institution d’éducation et d’auto-éducation permanentes de ses citoyens, et qu’elle ne pourrait vivre sans cela. Car une société démocratique, en tant que société réflexive, doit faire constamment appel à l’activité lucide et à l’opinion éclairée de tous les citoyens » [25]. Soit tout le contraire  d’opinions formatées par des « experts » auto-désignés dans un petit vivier peu renouvelé et très représentatif de la classe masculine, aisée et blanche dominante, des professionnels de la politique et des médias, des lobbys des grandes multinationales, des sondages formatés et des think tanks qui rassemblent tous ces individus en petits groupements bien cloisonnés. Cette invitation à l’éducation continue est une ouverture à la créativité de tout citoyen.

    Culture, éducation et citoyenneté

    L’imprégnation mais aussi le souci d’affirmer l’idéologie néolibérale dans la culture se manifestent notamment par une maîtrise du vocabulaire. Le choix des mots permet en effet d’assigner des places au sein de la société et de manifester les lieux de la légitimité. Tout comme le choix du terme de « droits de l’homme » a un sens particulier par rapport à celui de « droits humains », le choix du mot « anti-mondialisation » pour désigner les personnes dénonçant le système néo-libéral est significatif. En plaquant ce terme sur leurs opposants, les promoteurs du régime néolibéral s’approprient le terme de « mondialisation » et l’associe au régime capitaliste. Pourtant, ce mot désigne « tout simplement une intégration internationale. Aucune personne saine d’esprit ne peut être anti-mondialisation » [26]. Cette appropriation du terme « mondialisation » n’est pas anodine dans la mesure où elle témoigne de la volonté de faire prévaloir dans le langage commun sa propre version de l’intégration internationale, conçue comme une interdépendance économique hiérarchisée selon un modèle impérialiste. La terminologie de militants « anti-mondialisation » apparaît volontairement comme ridicule, anachronique et archaïque pour désigner ceux qui sont favorables à une forme juste de la mondialisation et qui ont choisi le terme d’« altermondialiste ».

    Le même constat peut être fait pour tous les opposants même s’ils sont investis dans l’arène politique formelle. Ainsi François Fillon qualifie-t-il François Hollande, candidat socialiste à la présidentielle de 2012, d’« irresponsable » parce que ce dernier indique qu’il ne se tient pas tenu par l’engagement européen signé par l’actuel président Nicolas Sarkozy pour renforcer le « pacte de stabilité » (terme impliquant l’instabilité et l’insécurité en dehors de ce cadre), c’est-à-dire pour imposer des sanctions aux États qui ne respecteraient pas le dogme de l’équilibre budgétaire et qui se verraient en conséquence imposer leur politique budgétaire par l’Union Européenne. Le vocabulaire choisi limite le cadre et l’espace du débat public puisqu’il exclut tout choix. Celui qui est contre la politique actuellement menée est un « irresponsable » alors même que la pertinence de cette politique n’est pas discutée. La politique d’austérité et les choix effectués dans cette politique d’austérité (supprimer les dépenses plutôt qu’accroître les recettes) ne sont pas discutés alors qu’ils apparaissent comme inefficaces en ne faisant que renforcer la récession économique.

    Le vocabulaire se durcit encore à l’égard de contestataires hors champ politique classique. Ainsi, les altermondialistes sont-ils souvent présentés dans les médias dominants comme des jeteurs de pierre, des individus masqués et inquiétants qui cherchent à déstabiliser le système, voire comme des provocateurs de la police. Parallèlement les préoccupations et revendications des militants sont presque systématiquement passées sous silence. Ainsi lors d’un sommet mondial, de Davos au G7 ou G20 [27], et auquel s’opposent des altermondialistes, le journal télévisé s’ouvre sur des magasins fermés, dans une ville morte. Quelques commerçants ou riverains sont interviewés pour recueillir leurs inquiétudes face à des agitateurs qui restent fantomatiques. Mais le contenu des préoccupations des opposants dans le cadre du sommet en cours n’est presque jamais indiqué ni même interrogé. Les journalistes présentent la scène d’un théâtre, où les techniciens décrivent les décors, les costumes, l’espace. Mais la pièce se joue sans acteurs ni dialogues. Le journaliste offre du formel à son public aux heures de grande écoute.

    Mais le vocabulaire se durcit depuis quelques années à l’égard de contestataires inscrits dans le cadre habituel de l’opposition, les manifestants ou grévistes, souvent présentés comme des privilégiés ou des fonctionnaires agrippés à leurs acquis. Ce glissement progressif mérite d’être noté.

    Au-delà du vocabulaire proprement dit, l’imprégnation de l’idéologie libérale est telle qu’elle conduit à se considérer sans alternative possible. L’imaginaire et l’utopie se restreignent puisque le régime de la démocratie néo-libérale apparaît comme un stade ultime et indépassable, comme une « fin de l’histoire ». Cette démocratie néolibérale s’auto-proclame du pragmatisme. Elle rejette toute utopie (dans le sens d’un autre monde possible ou imaginé) au nom de la raison qu’elle incarne et au nom du risque de dérive totalitaire des différentes idéologies du XXe siècle. Ce faisant, la démocratie néo-libérale ne se pense pas comme une idéologie et elle ne conçoit pas ses propres dogmes. L’avenir paraît donc fermé, sans perspective d’évolution puisque la démocratie libérale serait une fin en elle-même. Le débat au sein d’une telle démocratie ne porte donc pas sur des enjeux d’avenir, de changements mais se concentre sur des éléments secondaires, annexes et sans intérêts. La démocratie néo-libérale ne peut donc offrir à ses citoyens qu’une « philosophie de la futilité », avec un débat sur la place publique relativement limité alors que les décisions politiques qui ne sont que de la pure gestion ou pragmatique sont l’objet de délibérations au sein du petit groupe dirigeant « l’entreprise » nationale. En effet, ces dirigeants se perçoivent comme des chefs d’entreprise ou de bons chefs de famille chargés de gérer leur usine ou leur patrimoine familial. N’est-ce pas d’ailleurs la comparaison actuellement faite par nombre d’élus ou de ministres entre le budget de l’État français et le budget familial ? La démocratie néolibérale se conçoit comme une entreprise de pure gestion réservée aux « ‘minorités intelligentes’ autoproclamées qui servent et administrent le pouvoir » [28].

    Ces constats conduisent à constater une crise du sens critique actuellement. Un consensus apparaît indépassable autour de la raison libérale, d’une union européenne dont le mode de construction sur la libre circulation des capitaux et des produits ne peut être critiqué sous peine d’être un conservateur ou un nationaliste guerrier. La médiatisation constante de ce consensus empêche tout exercice critique et limite l’apparition d’« intellectuels » à la mise en scène d’un réseau de répétiteurs du consensus assurant la publicité de leurs productions réciproques grâce à de multiples complicités. Serge Halimi a très bien mis en évidence dans Les nouveaux chiens de garde (date) ce réseau de journalistes et pseudo-intellectuels qui se congratulent les uns les autres dans un copinage indécent, monopolisant et appauvrissant ainsi la sphère médiatique. Bien que répétant inlassablement les mêmes banalités consensuelles, voire revisitant le sens de l’histoire, ces « intellectuels » sont présentés comme la subversion ou la pensée révolutionnaire. Ainsi Elisabeth Badinter, porte-parole affirmée et auto-proclamée du féminisme dans les médias dominants, devient-elle la voix de la subversion lorsqu’elle met en parallèle le combat féministe pour la criminalisation du viol avec la parution d’un petit ouvrage qui souligne les difficultés des femmes à assumer parallèlement vie professionnelle et familiale. Lorsqu’elle affirme que « c’est donc moins le renforcement de la législation contre le viol en 1980 qui marque un tournant décisif….que le succès d’un petit livre drôle et dénué d’acrimonie « le ras le bol des superwomen » en 1987… » (Fausse Route).

    Elisabeth Badinter compare et met sur le même plan les combats menées par les féministes pour la reconnaissance du caractère criminel du viol avec la parution d’un petit bouquin sans intérêt, à part celui qui lui a été accordé pendant quelques semaines ou mois par les médias !

    (À suivre)

     

    (1) Puisque de nouveaux gouvernements ont été formés dans ces deux pays sans qu’il y ait d’élections, sous la seule pression européenne et financière. Ces « sauveurs » grecs et italiens sont des technocrates étroitement liés à la faillite financière. Lucas Papadémos est l’ancien président de la banque centrale grecque au moment du passage à l’euro, c’est-à-dire lors du trucage des comptes grecs sur les conseils de la banque Goldman Sachs tandis que Mario Monti est un ancien conseiller de la banque Goldman Sachs.

    (2) Par exemple, Von Reppert-Bismarck, Juliane : Why Pigs Can’t Fly, Newsweek (7-14 juillet 2008).

    (3) http://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2012/article/2011/12/01/arnaud-montebourg-merkel-detruit-la-zone-euro_1611917_1471069.html,  http://blog.lefigaro.fr/threard/2011/12/montebourg-et-le-social-nation.html 

    (4) Noam Chomsky, Le profit avant l’homme, p. 9.

    (5) Ibid., p. 10. Rappelons que Milton Friedman a conseillé et soutenu l Pinochet au Chili pour mettre en œuvre son idéologie néo-libérale contre le gouvernement de Salvador Allende élu démocratiquement. Voir Naomi Klein, La stratégie du choc. La montée d’un capitalisme du désastre, Actes Sud, 2008.

    (6) Ibid., p. 16.

    (7) M. Xavier Bertrand, ministre du travail, de l’emploi et de la santé, lors de son audition par la Mission d’évaluation et de contrôle des lois de financement de la sécurité sociale (MECSS), le 1er juin 2011, a déclaré que l’ensemble des fraudes aux prestations et aux prélèvements détectées en 2010 a représenté 458 millions d’euros. Sur ces 458 millions, 40% sont liés au travail dissimulé et 34% à la branche maladie tandis que 20% relèvent de la branche famille et 2% de la branche vieillesse. De même, le rapporteur estime que la fraude aux prestations sociales doit représenter 4 milliards d’euros (fourchette haute en se fondant sur un rapport relatif au Royaume-Uni) tandis que la fraude aux prélèvements sociaux (notamment le travail dissimulé) représenterait entre 13,5 et 15,8 milliards d’euros (fourchette plus élevée également de l’agence centrale des organismes de sécurité sociale). L’orientation des propositions du rapport sur les fraudeurs aux prestations sociales alors que l’essentiel des fraudes relèvent du travail dissimulé est souligné par Jacqueline Fraysse au nom du groupe de la Gauche démocrate et républicaine, p. 109-113. Rapport d’information n°3603 déposé par la commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale sur la lutte contre la fraude sociale, présenté par M le Député Dominique Tian (enregistré le 29 juin 2011), 453 p. URL : http://www.assemblee-nationale.fr/13/pdf/rap-info/i3603.pdf.

    (8) Reportage de France Culture, dimanche 25 mars 2011.

    (9)  http://www.lefigaro.fr/international/2011/11/06/01003-20111106ARTFIG00226-gouvernement-d-union-nationale-pour-la-grece.php 

    (10) http://www.lexpress.fr/actualite/monde/europe/grece-des-elections-anticipees-le-19-fevrier_1048219.html

    (11) L’Express, 1er novembre 2011, http://www.lexpress.fr/actualites/1/actualite/referendum-seisme-dans-la-zone-euro-tempete-au-sein-du-gouvernement-grec_1046522.html 

    (12) Ibid.

    (13) http://www.presseurop.eu/fr/content/article/1127641-le-chantage-de-papandreou-pour-survivre 

    (14) Clément Lacombe, Alain Salles, « Lucas Papadémos, un partisan de la rigueur à la tête de la Grèce », Le Monde, 11 novembre 2011.  http://www.lemonde.fr/crise-financiere/article/2011/11/10/lucas-papademos-un-partisan-de-la-rigueur-a-la-tete-de-la-grece_1599862_1581613.html 

    (15) Propos tenus dans son ouvrage American Politics et cité par Noam Chomsky, Le profit avant l’homme, op. cit., p. 209.

    (16) Noam Chomsky, Le profit avant l’homme, p. 17. introduction de Robert W.Mac Chesney. Pour les détails sur les dispositions de l’AMI, cf. pp. 219 et s. Cet accord prévoyait notamment une interdiction pour les Etats de restreindre les flux de capitaux, avec possibilité pour les investisseurs de poursuivre en justice les Etats qui violeraient les droits ainsi accordés sans effet de réciprocité, c’est-à-dire sans possibilité de saisine de la justice par les gouvernements ou les citoyens contre les investisseurs. Cet accord comprenait enfin un effet cliquet ou de non retour, rendant impossible de voter une loi contraire à l’AMI et imposant l’élimination des dispositions nationales qui lui seraient contraires.

    (17) Ibid., p. 70.

    (18) Noam Chomsky, Le profit avant l’homme, op. cit., p. 197.

    (19) Cornelius Castoriadis, « La crise des sociétés occidentales » (texte de 1982), in La montée de l’insignifiance, Les carrefours du labyrinthe, tome IV, Paris, Le Seuil, 1996, p.14-15.

    (20) Guy Debord, La société du spectacle, Paris, Editions champ libre, 1971.

    (21) Noam Chomsky, Le profit avant l’homme, op. cit.. p. 11.

    (22) Ibid. p. 12.

    (23) Cornelius Castoriadis, « La crise… », op. cit., p.21.

    (24) Ibid., p. 21.

    (25) Cornelius Castoriadis, « Le délabrement de l’occident » (1991), in La montée de l’insignifiance…, op. cit., p. 72.

    (26) Noam Chomsky, Le profit avant l’home, op cit., p. 24. Noam Chomsky donne également comme exemple l’absence d’informations publiques sur les résultats de l’ALENA au bout de dix ans de mise en pratique de ce traité de libre échange entre les Etats-Unis, le Canada et le Mexique. La position du mouvement  syndical américain et les conclusions du bureau de recherche du Congrès (OTA, Office of Technology Assessment) n’ont été diffusées que par des sources contestataires et ces sujets ont été exclus des débats électoraux. Ces rapports mettaient en évidence la croissance des investissements étrangers au Mexique parallèlement à la basse générale du total des investissements dans le pays tandis que l’économie passait aux mains des seules multinationales étrangères, p. 42-43.

    (27) Le dernier exemple en date étant le sommet du G20 à Cannes en 2011, avec une ville mise sous « haute surveillance ».

    (28) Noam Chomsky, op. cit., p. 47.

     

    BBLR

     

      


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  • Cahiers de la guerre et autres textes - Marguerite Duras - P.O.L. (2006), Folio (2009)Cahiers de la guerre. Une photo noir et blanc de Marguerite Duras, les poings sur ses hanches, déterminée. Un véritable plaisir de découvrir ces fragments d’une écrivaine qui trempe les pages de ses tripes comme peu le font. Des parcelles de vérité crue et tendre éblouissent tout le long la lecture de ces Carnets écrits entre 1943 et 1949 et issus des « Armoires bleues » de sa maison de Neauphle-le-Château. Depuis l’« enfance » dans le monde colonial indochinois, sur un « cahier rose marbré » au vitriol, jusqu’à son réveil dans la rue Saint-Benoît, le sang qui coule dans les veines de Marguerite Duras palpite sur ces feuilles.

    « Rien de ce qu’écrit Marguerite Duras n’est laissé à l’abandon. Personnages, lieux, motifs circulent d’un texte à l’autre et se font écho », écrivent en préface Sophie Bogaert et Olivier Corpet.

    L’idée de rassembler ici les « cahiers de la guerre » est excellente. Elle nous fait saisir dans sa continuité l’état de l’enfance et celui de la guerre qui, aux yeux de Marguerite Duras, « imposent l’expression de la soumission et poussent à la révolte ». Révolte que l’écriture de Marguerite Duras manie avec fracas.

    Le mieux est encore de faire déguster ces carnets. Mais il est bien difficile de choisir un passage plutôt qu’un autre… tous se suivent et se répondent… alors j’en prendrai un comme ça, qui demande « c’est vous sœur Marguerite ? »

    « - C’est vous, sœur Marguerite ?
    - C’est moi.
    - Où est mon enfant ?
    - Dans une petite pièce près de la salle d’accouchement. Une petite morgue en somme. Il est là. […]
    - Vous allez me chercher mon enfant. Vous me le laisserez un moment ?
    - Vous n’y pensez pas sérieusement ?
    - Si. Je voudrais l’avoir près de moi une heure. Il est à moi.
    - C’est impossible. Il est mort. Je ne peux pas vous donner votre enfant mort. Qu’est-ce que vous en feriez ?
    - Je voudrais le voir et le toucher. Si vous voulez, dix minutes.
    - Il n’y a rien à faire. Je n’irai pas.
    - Vous avez peur de quoi ?
    - Que ça vous fasse pleurer Vous seriez malade. Il vaut mieux ne pas les voir dans ces cas. J’ai l’habitude.
    - C’est de votre supérieure que vous avez peur. Vous n’avez l’habitude de rien.
    - Dormez. Votre petit ange veillera sur vous.
    - Il en meurt beaucoup ?
    - Il y a quinze jours. Il en est mort un. C’est-à-dire…
    - C’est-à-dire ?
    - C’est-à-dire que c’était un nain, en somme, un petit monstre alors…
    - Alors ?
    - Alors on ne l’a pas ranimé. Mais il s’est ranimé tout seul. Il voulait vivre le pauvre petit chéri.
    - Alors ?
    - Alors on lui a enfoncé une serviette de toilette dans la bouche. Mais il voulait vivre ce pauvre petit chéri. Ca a été difficile.
    - Et la mère pendant ce temps ?
    - On lui disait qu’on le ranimait, qu’on faisait ce qu’on pouvait.
    - Qui a fait ça ?
    - C’est moi.
    - Vous l’avez baptisé avant ?
    - Bien sûr. Je les baptise toujours. Comme ça on est plus sûr.
    - Vous l’avez baptisé et vous l’avez tué ?
    - Je l’ai baptisé et je l’ai envoyé au ciel, tout droit. C’était mieux.
    - Pourquoi souriez-vous ?
    - Parce que vous avez l’air étonnée.
    - Je crois que vous avez eu raison de faire ça. Mais ce qui m’étonne c’est que vous en soyez aussi sûre.
    - Quand on porte Dieu dans son cœur, on est toujours sûr. Vous devriez prier avec moi et vous vous endormiriez.
    - Mettez-vous dans la tête que je me fous de vos prières. Si vous avez tué un enfant, vous pourriez bien m’apporter le mien, dans mon lit, un moment.
    - Je ne sais même plus s’il est là.
    - Qu’est-ce que vous dites ?
    - On ne les garde pas longtemps.
    - Qu’est-ce que vous en faites ?
    - Je n’ai pas le droit de vous le dire. Dormez.
    - Dites-le.
    - Vous voulez vraiment ? Chez nous, on les BRÛLE. Maintenant vous savez. Dormez.

    - Vous ne dormez pas encore ?
    - Non. Il n’est plus là ?
    - Je ne sais pas. Je n’y suis pas allée. Mais au bout de deux jours ça m’étonnerait…
    - Alors vous les brûlez ?
    - On les brûle. C’est très vite fait. Dans un four électrique.
    - Pourquoi vous me l’avez dit ?
    - Vous me le demandiez.
    - Vous auriez pu mentir. C’est parce que je vous ai dit que je me foutais de vos prières. Jamais vous n’auriez dû le dire.
    - Je vous plains beaucoup de ne pas croire dans le Bon Dieu et dans ses œuvres.
    - Dans ses œuvres ?
    - Si votre enfant est mort, ça veut dire que le Bon Dieu l’a rappelé à lui. Et c’est bien.
    - Je voudrais que vous sortiez de cette chambre.

    - C’est la Mère supérieure. Réveillez-vous.
    - Quoi ?
    - Le prêtre est là. Vous voulez le voir ?
    - Non.
    - Vous ne voulez pas communier ?
    - Non. Laissez-moi dormir, pour une fois que je dors.
    - Appelez-moi ma sœur je vous prie. Ici vous êtes dans une maison religieuse. Alors même pas le prêtre, même sans communier ?
    - Rien. Que vous tiriez les rideaux. Je suis à bout. Je veux dormir.
    - Qu’est-ce que c’est que toutes ces fleurs qu’on vous apporte ?
    - Pourquoi criez-vous comme ça ?
    - Vous n’avez pas besoin de toutes ces fleurs. Vous allez au moins les donner à la Sainte-Vierge.
    - Pourquoi pas besoin de ces fleurs ?
    - Puisque votre bébé est mort, qu’est-ce que vous en faites ? Les visites vous sont même interdites, alors ? Je vais les faire prendre pour l’autel de notre chapelle.
    - Je ne veux pas.
    - Vous ne voulez vraiment pas ? Ni communier, ni le prêtre, ni même un bouquet à notre Sainte Vierge ?
    - Ce n’est pas la peine de crier. Je ne veux pas.
    - Et vous osez vous plaindre ? Ça ne veut même pas donner un bouquet à notre très Sainte Vierge et ça se plaint ? Et ça se plaint que son enfant soit mort ?
    - Je ne me plains pas. Sortez.
    - Je suis la Mère supérieure. Je sortirai quand ça me plaira. Vous ne vous plaignez pas ? Alors pourquoi pleurez-vous toute la journée ?
    - Ça me plaît.
    - Et qu’est-ce que je viens de voir sur votre table ? Une orange ? Qui vous a donné cette orange ?
    - C’est mon dessert. C’est sœur Marguerite.
    - Et vous croyez que nous avons des oranges à gâcher comme ça ? Par les temps qui courent ?
    - Sortez.
    - Les oranges chez nous on les donne aux mamans. Aux mamans qui ont leur bébé. Et qui les nourrissent. Ce n’est pas à tout le monde que nous donnons des oranges nous, sachez-le ».

    BBLR

    Cahiers de la guerre et autres textes - Marguerite Duras - P.O.L. (2006), Folio (2009)


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  • Les champs de bataille - Dan Franck - Grasset (2012)Pourquoi Jean Moulin, alias Rex, alias Max, a-t-il été dénoncé ? Cette question autour des fissures idéologiques au sein de la résistance traverse le roman de Dan Franck. Jean Moulin a-t-il été victime de ces champs de bataille politique ? A-t-il été livré aux autorités nazies pour faire prévaloir dès 1943 un projet de reconstruction de la France différent de celui qu’il portait ?

    René Hardy, alias Didot, a été accusé après guerre de cette dénonciation. Deux fois jugé, deux fois acquitté. Mais un juge en retraite ne peut se satisfaire de cette ombre sur l’assassinat de Jean Moulin. Il convoque dans un face-à-face imaginaire René Hardy, pour reprendre l’enquête et démêler les témoignages, les approximations et les silences. Et on suit pas à pas Max, René Hardy et les chefs de la résistance dans tous les évènements qui précèdent le drame de Caluire. Le ton est engagé. Le rythme est haletant, au fil d’une enquête serrée, à la recherche de ce point de basculement. Pour le juge, ce jour de Caluire est celui d’une pierre noire dans l’histoire de la Libération en construction.

    Dan Franck nous embarque dans la quête obsessionnelle de ce juge qui crie en écho à notre société désenchantée que les idéaux et les espoirs ont toujours leur sens pour ne pas sombrer dans le cynisme, l’abandon de la démocratie et de la justice sociale.

    « À vingt ans, songe encore le juge, René Hardy lisait Le Populaire. Il était membre de la Ligue des droits de l’homme. Il fit même un passage éclair au Parti communiste. Comme Doriot, Déat et leurs amis. A l’époque, on franchissait aisément la ligne jaune avant de reprendre la route en sens contraire. Aujourd’hui, de même. Passé commun, présents composés.

    Au fil des années, le juge a vu beaucoup de ses amis s’écarter des lignes qui étaient les leurs dans leur jeunesse. Il a fini par s’éloigner d’eux, doucement, sans violence, comme  un bateau dérivant seul. Ils se retrouvaient jadis dans les manifestations contre : contre les barricades d’Alger, contre l’assassinat de Martin Luther King, contre la guerre au Vietnam, contre l’assassinat de Salvador Allende… L’âge les a peu à peu poussés sur les bas-côtés des rassemblements. Faute d’être allés où que ce soit, ils sont revenus de tout. Naguère prompts à lever le poing, ils se sont assis sur les combats de leur jeunesse. Après les avoir dépréciés, ils les ont niés. Le pays, la Nation, les hymnes patriotiques sont devenus dans leur bouche des concepts défendables. Hier, ils condamnaient l’invasion de la baie des Cochons. Plus tard, ils ont applaudi à l’occupation de l’Irak, admis le néolibéralisme comme le stade indépassable et moderne de l’impérialisme naguère tant combattu. Ils ne descendent plus dans la rue, pas plus le 1er mai que pour la défense des sans-droits. Contre l’extrême-droite, éventuellement car ils retrouvent là l’odeur de leurs anciens combats, omettant de s’avouer que celui-ci ne comporte aucun risque tant s’est généralisée la désignation de boucs émissaires hideux. Ils ont oublié les deux Pierre, Goldman et Overney. Ils applaudissent 1936 et la semaine de quarante heures mais estiment  que les trente-cinq heures, soixante ans après, sont une aberration économique. C’est ainsi qu’ils jugent, selon ce critère unique : l’économie. Les conquêtes sociales ne les intéressent plus. Ils sont réalistes : ils demandent le possible. Ils ne rêvent pas, espèrent peu, l’utopie leur apparaît comme un enfantillage. Certains votent à droite tout en revendiquant une appartenance à la gauche. C’est celle-ci qui a trahi, disent-ils, non eux-mêmes. Dans le meilleur des cas, ils sont devenus les premiers gardiens du temple qu’ils fracassaient dans leur jeunesse. Au pire, ils mêlent leurs voix, devenues souveraines, à celles qu’applaudiraient René Hardy et ses camarades s’ils vivaient encore. Gauche et droite assemblées. Rouges et bruns. Riposte laïque et Bloc identitaire ».

    Sa lecture donne envie d’aller chercher plus loin sur ce point de basculement, sur ces tensions intérieures parmi des combattants aux idées si disparates… il donne envie d’aller ouvrir le témoignage de Daniel Cordier, Alias Caracalla, que l’on dévore… (voir le livre de Daniel Cordier).

    BBLR

    Les champs de bataille - Dan Franck - Grasset (2012)


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  • Les jouets vivants - Jean-Yves Cendrey - Editions de l’Olivier (2005)Le roman s’ouvre sur la mort du père. Et c’est dans un autre cimetière que Jean-Yves Cendrey enterre ce père qui l’a humilié, frappé, terrorisé pendant toute son enfance. Jusqu’au jour de la révolte.

    A partir de cette lettre contre l’autorité tyrannique, l’auteur nous conduit progressivement jusque dans le village de X, en Normandie, parmi ses habitants, ses voisins, effleurés dans leur médiocrité, leur soumission et leur silence face à l’inacceptable.

    L’« affaire » de X, des dizaines d’enfants violés et humiliés pendant des années par un enseignant qui profite de la complaisance des hommes et des femmes du lieu, d’institutions hermétiques et sourdes aux appels de gamins dont ils ont la charge. C’est ce silence assourdissant qui crisse sous les pages de cette histoire.

    Dans une écriture portée par la colère, l’affaire et le procès de X font ressortir l’oubli d’enfants broyés par une éducation nationale au rouleau compresseur. Bien que l’auteur emprunte le nom de Raoul Rose pour nous faire entrer dans le village de X, il ne peut s’extraire de sa place, centrale, dans ce drame. Celle du crieur public sur une place désertée.

    Une plume aiguisée à lire et à suivre… pour en découvrir un peu plus.

    BBLR

    Les jouets vivants - Jean-Yves Cendrey - Editions de l’Olivier (2005)


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  • La fortune de Sila - Fabrice Humbert - Le passage (2010), Le livre de poche (2012)Nous sommes dans les années 1990, peu de temps après l’effondrement de l’empire soviétique. Dans ces années fric, la finance et les « affaires » internationales aspirent les hommes. Et dans un grand restaurant parisien, un serveur africain est violemment frappé par un riche client américain. Personne ne réagit. Ni le couple russe qui se disloque comme le bloc de l’est, ni la femme de cet américain violent, ni les deux jeunes traders aux aspirations opposées. Au centre de ce fait divers oublié des médias, le jeune serveur, Sila, qui a fui son pays en ruines, incarne le craquellement des idéaux et des faux-semblants de ces destins croisés, jusqu’à leur basculement après la crise financière de 2008.

    Mené sur un rythme haletant, le récit de Sila et de ces vies mêlées traduit le désenchantement contemporain. Le monde du règne individualiste où ceux « sans désir propre » adoptent le désir socialement ordonné. Celui de l’ironie comme première étape d’abandon de ses espoirs, à l’image de Lev, professeur opposant à la dictature communiste qui se laisse dériver vers la corruption des nouveaux oligarques russes :

    « Dans la vie, le problème, c’est de se réinventer. De devenir un autre être. D’autant que lorsqu’on cherche à se réinventer, le vrai travail se produit, celui de la perpétuation, la puissante force qui pousse à être toujours soi-même, de sorte que les métamorphoses se nouent et se dénouent pour arriver au terrible constat : nous sommes toujours nous-mêmes mais plus profondément. Et il est bien possible que le fantôme de Lev n’ait été qu’une illusion, l’oligarque perçant déjà sous le professeur. La causticité, l’ironie comme première mouture du désenchantement, avant le cynisme, l’amertume et la cruauté. La longue chaîne de la dégradation ».

    Fabrice Humbert traduit bien ce monde du paraître, des « perdants » et des « gagnants », de « gens rapides ne discutant que de stupidités ». Un monde où les mots n’ont plus le même sens pour les uns et pour les autres, ceux recouvrant des réalités auxquelles on croit, même à tort, et ceux qui sont des armes, destinés à convaincre et obtenir. Un monde où les mots ne correspondent plus aux choses, qu’il s’agisse de la dictature communiste ou de l’oligarchie libérale. En effet, lorsque les termes de « démocraties populaires » servent à nommer des dictatures, lorsque l’invocation permanente au « nous » et au « peuple » recouvre les intérêts de quelques-uns dans le monde communiste finissant, ne sommes-nous pas en droit de nous poser les mêmes questions à propos du vocabulaire employé dans nos « démocraties libérales », dirigées par un capitalisme débridé ?

    Ce roman captivant qui souhaiterait embrasser notre société mondialisée demeure à sa superficie. Il laisse un sentiment d’inachevé et de fatalisme. Les résistances qui se dressent sont ignorées dans ce récit où les hommes et les femmes se soumettent finalement et capitulent face à des forces qui semblent les dépasser.

    BBLR

    La fortune de Sila - Fabrice Humbert - Le passage (2010), Le livre de poche (2012)


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  • Le quai de Ouistreham - Florence Aubenas - Editions de l’Olivier – Points (2010)En 2009, pendant six mois, Florence Aubenas part pour Caen se fondre dans la masse des demandeurs d’emploi. Avec pour tout bagage officiel un bac, elle cumule les emplois précaires et les petits boulots épuisants dans le domaine que Pôle Emploi considère le plus approprié : agent de propreté (c’est-à-dire femme de ménage). Elle y côtoie d’autres femmes qui essaient de s’en sortir tant bien que mal en ces temps de crise où l’employeur est roi et où il faut donc savoir baisser la tête et trimer. Certaines de ces femmes ont des cœurs en or, mais la plupart ont surtout la démarche épuisée de celles qui se lèvent tôt pour ne gagner pas grand-chose et qui multiplient les heures pour joindre les deux bouts.

    Dans ce monde, il faut s’adapter à des réalités bien concrètes. Notamment, la notion du temps est importante : « Dans les bus, il faut s’habituer à nettoyer une vitre sur deux. C’est ennuyeux parce qu’on voudrait laver tous les carreaux pareil, on a été élevé comme ça, c’est normal. Ce n’est pas possible, on n’a pas le temps, les employeurs calculent les heures de travail au plus juste ». Bien sûr il y a des hommes de ménage, mais il y a des tâches exclusivement féminines : « Les hommes passent l’aspirateur, l’autolaveuse, nettoient les restaurants ou les bars, dressent les couchettes pour les traversées de nuit. Jamais ils ne frottent la cuvette des WC ». Le travail est harassant et les heures, y compris supplémentaires, ne se comptent plus : « J’ai un coup de fatigue, je ne vois nulle part où m’asseoir une minute, à part les toilettes. J’ai faim et soif. Deux heures de travail sur place sont payées : j’en mets trois, mais je me garde bien de le signaler, pas plus que je ne l’ai fait pour mon dépassement horaire dans les bureaux hier soir ».

    La concurrence est telle qu’on ne peut pas se permettre de refuser le moindre boulot. « Si tu refuses une fois, tu es foutue, disparue, à la trappe. La boîte ne te rappelle jamais. Il y en a plein qui attendent derrière nous. » Il faut se contenter de se qu’on a, « tu te souviens comment c’était dur quand on n’avait rien ? » Pôle Emploi joue-t-il son rôle ? On est en droit d’en douter si l’on écoute la responsable d’une agence qui tance une conseillère choquée par des patrons qui imposent leurs tarifs horaires à la baisse : « “Ne commencez pas à décourager les employeurs, agissez comme ils vous le demande, ne les contredisez pas. Les offres ne sont pas faites selon vos désirs à vous, mais selon les leurs.” De toute façon, il n’y a pas de contrôle pour les employeurs, seulement pour les employés ». Et ce qui compte, c’est faire du chiffre : « Pôle Emploi n’aime pas que des gens se présentent directement, sans passer par eux : si par hasard ils étaient choisis, le recrutement ne compterait pas pour les statistiques positives de leur agence ». Pourquoi réunit-on certains demandeurs d’emploi ? Parce que « les chiffres du chômage doivent s’améliorer quoi qu’il arrive. Cette réunion en était un des moyens. On convoque une catégorie de chômeurs, cadres, RMistes, peu importe. Une partie ne viendra pas, et sans justificatif, c’est statistique. “Ce n’est pas grave”, avait tempéré le conseiller. Ils peuvent se réinscrire après, s’ils veulent, mais cela permet de faire chuter les chiffres, même pour quelques jours ».

    Florence Aubenas nous décrit une crise de l’emploi, mais aussi une crise des valeurs humaines.

    GLR

    Le quai de Ouistreham - Florence Aubenas - Editions de l’Olivier – Points (2010)


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  • Si c’est un homme - Primo Levi - Julliard (1987), Pocket (2012)Primo Levi a été déporté à Auschwitz en février 1944 ; il a commencé à penser à écrire son expérience concentrationnaire alors qu’il était encore dans le camp, le « Lager », et il a terminé ce livre en janvier 1947. Un témoignage à chaud sur la sombre froideur mortelle du Lager, écrit avec une chaleur humaine palpable et une simplicité lumineuse.

    Primo Levi est fait prisonnier par la Milice fasciste en décembre 1943 ; il a 24 ans. C’est en entrant dans les wagons qui devaient les mener au Lager que Levi et ses 650 compagnons d’infortune furent confrontés à l’absurde : « C’est là que nous reçûmes les premiers coups : et la chose fut si inattendue, si insensée, que nous n’éprouvâmes nulle douleur ni dans le corps ni dans l’âme, mais seulement une profonde stupeur : comment pouvait-on frapper un homme sans colère ? ». Les Allemands ou ces Allemands ? La confusion est possible pour les survivants et leurs proches. La sortie des wagons plombés fut rythmée par « ces aboiements barbares naturels aux Allemands quand ils commandent ». 

    La première vision du camp qui restera gravée à jamais : « une grande porte surmontée d’une inscription vivement éclairée (aujourd’hui encore, son souvenir me poursuit en rêve) : ARBEIT MACHT FREI, le travail rend libre ». Après la séance de désinfection et rasage, « pour la première fois, nous nous apercevons que notre langue manque de mots pour exprimer cette insulte : la démolition d’un homme. En un instant, dans une intuition quasi prophétique, la réalité nous apparaît : nous avons touché le fond ». Qui sera cet homme dépossédé ? « ce sera un homme vide, réduit à la souffrance et au besoin, dénué de tout discernement, oublieux de toute dignité : car il n’est pas rare, quand on a tout perdu, de se perdre soi-même ». « Mon nom est 174 517 ». Pas d’échappatoire, « d’ici, on n’en sort que par la cheminée ».

    Pourtant, la dignité reste un impératif vital : « ici, se laver tous les jours dans l’eau trouble d’un lavabo immonde est une opération pratiquement inutile du point de vue de l’hygiène et de la santé, mais extrêmement importante comme symptôme d’un reste de vitalité, et nécessaire comme instrument de survie morale ». Prendre soins ou reprendre conscience ? Si c’est un homme - Primo Levi - Julliard (1987), Pocket (2012)Le K.B., Krankenbau, l’infirmerie : « le K.B., c’est le Lager moins l’épuisement physique. Aussi quiconque possède encore une lueur de raison y reprend-il conscience ». « C’est dans cette baraque du K.B., au cours de cette parenthèse de paix relative, que nous avons appris combien notre personnalité est fragile, combien, beaucoup plus que notre vie, elle est menacée ». Au camp, nous voilà « morts à nous-mêmes avant de mourir à la vie, anonymement. Nous ne reviendrons pas. Personne ne sortira d’ici, qui pourrait porter au monde, avec le signe imprimé dans sa chair, la sinistre nouvelle de ce que l’homme, à Auschwitz, a pu faire d’un autre homme. » Il n’y a pas assez de mots, on n’a pas eu assez de temps pour en créer : « Si les Lager avaient duré plus longtemps, ils auraient donné le jour à un langage d’une âpreté nouvelle ; celui qui nous manque pour expliquer ce que c’est que peiner tout le jour dans le vent, à une température au-dessous de zéro, avec, pour tous vêtements, une chemise, des caleçons, une veste et un pantalon de toile, et dans le corps la faiblesse et la faim, et la conscience que la fin est proche ».

    Par le paradoxe d’une inhumanité à visage humain, Levi nous rappelle que « nous découvrons tous tôt ou tard dans la vie que le bonheur parfait n’existe pas, mais bien peu sont ceux qui s’arrêtent à cette considération inverse qu’il n’y a pas non plus de malheur absolu » et que « ce sont justement les privations, les coups, le froid, la soif qui nous ont empêchés de sombrer dans un désespoir sans fond ». Et les malheurs se superposent plus qu’ils ne s’additionnent, « car la nature humaine est ainsi faite, que les peines et les souffrances éprouvées simultanément ne s’additionnent pas totalement dans notre sensibilité, mais se dissimulent les unes derrière les autres par ordre de grandeur décroissante ». Lorsqu’on se met à penser, ce qui est exceptionnellement possible, « pendant quelques heures, nous pouvons être malheureux à la manière des hommes libres ». Survivre n’est pas un don mais appartient à la nature humaine ; « les moyens que nous avons su imaginer et mettre en œuvre pour survivre sont aussi nombreux qu’il y a de caractères humains ». Celui qui est au camp depuis quelques mois acquière la sagesse du « vieux prisonnier » : « notre sagesse, c’était de “ne pas chercher à comprendre”, de ne pas imaginer l’avenir, de ne pas nous mettre en peine pour savoir quand et comment tout cela finirait : de ne pas poser de questions, et de ne pas nous en poser ». Un homme prie après n’avoir pas été sélectionné pour la chambre à gaz ; « est-ce qu’il ne sait pas, Kuhn, que la prochaine fois ce sera son tour ? Est-ce qu’il ne comprend pas que ce qui a eu lieu aujourd’hui est une abomination qu’aucune prière propitiatoire, aucun pardon, aucune expiation des coupables, rien enfin de ce que l’homme a le pouvoir de faire ne pourra plus réparer ? Si j’étais Dieu, la prière de Kuhn, je la cracherais par terre ». Dans le camp, demain n’a plus de sens : « savez-vous comment on dit “jamais” dans langage du camp ? “Morgen früh”, demain matin ».

    Si c’est un homme - Primo Levi - Julliard (1987), Pocket (2012)

    La foi en l’homme reste cependant possible à travers des rencontres singulières. De corvée pour aller chercher la soupe accompagné de Jean, un Alsacien totalement bilingue français-allemand, Primo Levi vole en chemin quelques instants de liberté en lui apprenant quelques phrases en italien. Quelles phrases ? Des bribes de souvenirs de Dante, La Divine Comédie. Lui vient alors « une fulgurante intuition, et qui contient peut-être l’explication de notre destin, de notre présence ici aujourd’hui… » : « Jusqu’à tant que la mer fût sur nous refermée ». Primo Levi fait d’autres rencontres salvatrices. C’est « à Lorenzo que je dois d’être encore vivant aujourd’hui, non pas tant pour son aide matérielle que pour m’avoir constamment rappelé, par sa présence, par sa façon si simple et facile d’être bon, qu’il existait encore, en dehors du nôtre, un monde juste, des choses et des êtres encore purs et intègres (…) ; quelque chose d’indéfinissable, comme une lointaine possibilité de bonté, pour laquelle il valait la peine de se conserver vivant ». « C’est à Lorenzo que je dois de n’avoir pas oublier que moi aussi j’étais un homme ».

    GLR

    Si c’est un homme - Primo Levi - Julliard (1987), Pocket (2012)


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  • Une femme fuyant l’annonce - David Grossman - Seuil (2011)Ora vient de rompre avec son mari, Ilan, parti en Amérique du sud avec son fils aîné, Adam. Son plus jeune fils de 20 ans, Ofer, risque sa vie au sein de l’armée israélienne. Aussi décide-t-elle, comme une évidence, de s’échapper de Jérusalem et de rompre tout contact avec le monde extérieur pour que son fils échappe à un destin tragique. Elle espère ainsi conjurer le mauvais sort : « en se sauvant de chez elle le marché sera ajourné, même provisoirement, du moins le croit-elle – celui que l’armée, la guerre et l’État risquent de lui imposer sous peu, voire cette nuit même. Ce marché arbitraire qui l’oblige, elle, Ora, à accepter d’apprendre de leur bouche la nouvelle du décès de son fils, de sorte qu’elle leur prête main-forte pour mener le processus complexe et pénible à son terme logique, et en validant cette mort, elle se fait en quelque sorte complice du crime. » C’est cette logique qu’elle veut casser dans une fuite calculée et salvatrice.

    Où doit-elle aller pour fuir ? « - Allons-y ! - Où ça ? - Au fin fond du pays. - Pour moi, il y a un bail que nous avons touché le fond ». Elle part en randonnée à travers la Galilée en compagnie d’Avram, un amour de jeunesse intimement lié à Ilan et à Ofer. Ora et Avram vont faire renaître Ofer, elle à travers ses souvenirs, lui à travers son écoute. Une écoute qui ne lui est pas naturelle au départ, tant Avram a sombré dans la solitude, mais qu’il va développer. « Les familles, c’est de l’algèbre pour moi. Tant de variables, de parenthèses, de multiplications par des puissances, toutes ces complications, ce besoin constant d’être en relation avec tous les autres membres de cette famille, à n’importe quel moment, de jour comme de nuit, même en rêve. C’est comme recevoir en permanence des décharges électriques, ou vivre dans un éternel orage ».

    Que reste-t-il de cette mère qui a porté à bout de bras son mari et ses deux enfants ? Que reste-t-il d’Ora, « la super maman ? Une chiffe molle, voilà ce qu’elle est ! Une éponge très efficace. Pendant vingt-cinq ans, elle n’a cessé d’essuyer tout ce qui suintait de ses trois hommes, chacun à sa façon, ce qu’ils déversaient au fil des ans, jour après jour, dans le microcosme familial ».

    David Grossman nous livre une vision des soldats amis et ennemis loin d’être manichéenne. Ainsi, Ilan observe-t-il un pilote égyptien qui s’est éjecté de son avion en flammes et vient de gagner le sol : « Des soldats égyptiens se jetèrent à son cou, comme s’ils voulaient le protéger des tirs éventuels en provenance du fortin ennemi. Les Israéliens observaient la scène dans un morne silence, non dénué d’envie. Ilan frotta sa figure sale. Durant des milliers d’heures qu’il avait passées à écouter les soldats égyptiens dans le bunker de Bavel, traduisant jour et nuit leurs propos, épiant la routine militaire, les gestes quotidiens, les blagues, les plaisanteries obscènes, les secrets les plus intimes, jamais il n’avait senti, comme aujourd’hui, en regardant étreindre leur camarade, à quel point ils étaient réels, des créatures vivantes, faites de chair et de sang, dotées d’une âme ».

    Quant à Avram, c’est un ours plein d’autodérision. Dans un passé encore très présent où il était encerclé dans un fortin par l’armée égyptienne, il avait moins peur d’être tué qu’il ne redoutait la façon de l’être : « Ils ont incendié le fort. Les hommes, l’équipement, la cuisine, nos bardas, ce qui leur est tombé sous la main. Ils se sont pointés avec des lance-flammes et ils ont mis le feu partout. Je les entendais. Tout a brûlé »… et ils peuvent revenir à tout moment terminer le travail : « la pendaison peut provoquer l’éjaculation, c’est connu, mais au lance-flammes, j’ai de sérieux doutes ». Avram écrit sur des dizaines de carnets ses pensées ou des nouvelles. La plus courte de ses nouvelles : « Le jour de ma naissance, ma vie changea du tout au tout ».

    A travers une écriture ciselée à plusieurs voix, le cheminement des protagonistes s’entremêlent, dans leurs âpres souvenirs et sur les chemins escarpés de Galilée. Le récit de David Grossman n’a pas permis à son propre fils cadet de tomber au Sud-Liban en août 2006, aux dernières heures de cette guerre inutile, alors que l’auteur était en train d’achever ce roman. Le roman est traduit par la toujours très appréciée Sylvie Cohen.

    GLR

    Une femme fuyant l’annonce - David Grossman - Seuil (2011)


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  • Small world - Martin Suter - Christian Bourgois, Points (1998)Conrad Lang (« Koni ») est le régisseur de la résidence secondaire des Koch, riche famille d’industriels suisses. Conrad a été pour ainsi dire élevé dans cette famille, « fils naturel d’une employée de maison des Koch » ; il était le faire valoir, le souffre douleur, le jouet et l’ombre du fils Thomas (« Tomi »).

    A la soixantaine, Conrad est porté sur l’alcool, son refuge. La villa des Koch part en fumée du fait de sa négligence. Dès lors, Elvira, la mère de Thomas, veut couper les ponts avec ce gênant personnage ; elle lui octroie un revenu en échange de son éloignement. Pour Conrad, c’est l’occasion d’un nouveau départ, de l’arrêt de l’alcool et de la rencontre avec l’âme sœur. Mais bien vite des troubles de la mémoire viennent mettre à mal sa nouvelle vie. A mesure qu’il perd ses repères immédiats, sont libérés les souvenirs lointains de son enfance. Des souvenirs que tout le monde a oublié, des souvenirs de plus en plus précis qui commencent à inquiéter Elvira. Avec l’aide bienveillante de Simone, la belle-fille de Thomas, Conrad parviendra-t-il à retrouver des repères dans un monde qui se rétracte ? « Small World ! Comme le monde est petit ! ».

    Ce roman nous plonge dans les affres de l’appât du gain, où la bonne société bourgeoise montre son hideuse face. Il explore aussi la lente et inexorable descente aux enfers de la maladie d’Alzheimer ; mais la maladie peut aussi permettre de voir le monde sous un angle nouveau. Un monde où Tonikoni et Konitomi s’entremêlent.

    Un roman à lire d’une seule traite, avant ou après avoir vu la très belle adaptation au cinéma de Bruno Chiche en 2011, Je n’ai rien oublié, avec le désormais Belge Russe Gérard Depardieu et le toujours magnifique Franco-Danois Niels Arestrup.

    GLR

    Small world - Martin Suter - Christian Bourgois, Points (1998)


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  • Le grand Quoi - Dave Eggers - Gallimard, Folio (2009)Achak a 6 ans quand il quitte son village natal, Marial Bai, au Sud-Soudan, fuyant les attaques des cavaliers Murahaleen, arabes sanguinaires et esclavagistes de la tribu des Baggara. Lui, petit Dinka, n’a jamais connu que la tranquillité de son village autour de ses frères et sœurs, de sa mère attentive, de ses belles-mères bienveillantes et de son père, commerçant aisé. Il se retrouve sur les routes accompagnant une cohorte d’enfants abandonnés, les Enfants perdus du Soudan, marchant sans relâche pour échapper aux pillards, aux soldats du gouvernement de Khartoum et aux rebelles de l’Armée populaire de libération du Soudan de John Garang. Dans ce pays en guerre, la solidarité africaine est mise à mal et il est bien difficile de faire face à la faim (ou bien de mourir après avoir mangé de l’éléphant cru), aux bêtes sauvages nocturnes (croqués par un lion), à la conscription forcée, aux affres des camps de réfugiés en Ethiopie (Pinyudo) puis au Kenya. « Au Soudan, mourir est un jeu d’enfant. Surtout pour un enfant. »

    En offrant à l’homme le bétail, Dieu lui dit : « choisis entre ce troupeau, qui est mon cadeau, et le Quoi ». L’homme opta pour le bétail, synonyme de santé et de bonheur. C’était le bon choix : Dieu testait l’homme (cette histoire est racontée par son père). Qu’est-ce que le Quoi ? « Personne ne sait ».

    Eggers nous permet de comprendre le cheminement d’Achak à travers son regard. Et justement, « les êtres humains se divisent en deux catégories : ceux qui sont encore capables de voir avec leurs yeux d’enfant et les autres. » Bientôt les Enfants perdus se dirigent vers Bilpam, en Ethiopie, un but qu’ils ne comprennent pas et pour cause : « Un Ethiopie, on ne savait pas du tout ce que c’était. “C’est un pays. Comme le Soudan est un pays” dit Dut. “Si c’est pareil, pourquoi c’est ailleurs ?” demanda Deng ». Mais Achak et les Enfants vont rapidement déchanter : « L’Ethiopie ne représentait rien et on y était pas plus en sécurité qu’au Soudan, sauf que ce n’était pas le Soudan et que j’étais très loin des miens ». Achak voit en Ethiopie un homme blanc pour la première fois : « j’ai suivi leurs regards et je suis tombé sur une absence d’homme. Un homme à l’envers, un homme qui avait été gommé ».

    Eggers nous éclaire aussi sur bien des aspects de ce conflit qui ont pu nous échapper. « Ce conflit a accouché de racistes dans les deux camps. Les dirigeants de Khartoum ont savamment attisé ce foyer de racisme. Ils ont fait ressurgir, et même parfois créé de toutes pièces de nouvelles haines. En ont découlé des actes d’une brutalité sans précédent ».

    Chassés de Pinyudo par les Ethiopiens à la chute de Mengistu, Achak échappe miraculeusement à mille morts pour se retrouver réfugié à Kakuma, au Kenya, « sur une terre si poussiéreuse et désolée qu’aucun Dinka n’aurait jamais songé à s’y installer ». « Notre chez nous pour un an, puis deux, puis cinq et dix ans. Dix ans, là où personne, sauf les plus désespérés, n’envisagerait de passer un après-midi ». « Kakuma était un no mans’ land. D’ailleurs, on nous l’avait dit, en kenyan kakuma signifie “nulle part” ».Le grand Quoi - Dave Eggers - Gallimard, Folio (2009)

    Achak a eu la chance de partir vers d’autres horizons, vers l’Amérique, pour y étudier. Pourra-t-il un jour revenir dans son Soudan natal ? « C’est le plus incroyable des retournements de situation que nous, qui avons été trimballés de camp en camp et qui en avons laissé la moitié sur le carreau, soyons désormais considérés comme l’espoir de la nation. »

    Beaucoup plus qu’un documentaire, Eggers nous fait partager le témoignage poignant de Valentino Achak Deng dans cette partie de l’Afrique où les conflits jettent sur les routes ses enfants vers… en fait vers Quoi ?

    GLR

    Le grand Quoi - Dave Eggers - Gallimard, Folio (2009)


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  • Tous les diamants du ciel - Claro - Acte Sud (2012)Voici l’histoire d’Antoine qui débute pendant l’été 1951 à Pont-Saint-Esprit. L’histoire d’un petit boulanger tranquille qui se trouve propulsé dans le monde du LSD et de la guerre froide, après avoir mangé un morceau de “pain maudit”. Un monde où Antoine croise le chemin de Lucy.

    Voici un récit empli de poésie. Un récit construit sur une musique diphonique saisissante qui enchaîne les rythmes… de la lenteur du village de Pont-Saint-Esprit à la cadence de la folie qui emporte Antoine vers sa disparition. Dans une écriture très visuelle, Claro nous enchante par son alchimie unique des mots, par sa voix.

    La construction ciselée alterne brillamment entre Lucy et Antoine, entre les germes et les disparitions, le soleil et l’éclipse. Nous entrons dans ces années 1950-60 de manière décapante depuis le village sorti des âges, le LSD et l’héroïne, les hippies américains sur fond de guerre froide jusqu’à l’introduction du business du porno dans un 69 parisien.

    On peut regretter quelques manques sur cet arrière-fond de la guerre froide, sur cette action de la CIA qui reste floue. L’entrée en matière pourrait par ailleurs sembler très lente, voire hermétique, si on ne se laissait pas aspirer par cette voix puissante.

    BBLR

    Tous les diamants du ciel - Claro - Acte Sud (2012)


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  • Les derniers jours de Smokey Nelson - Catherine Mavrikakis - Sabine Wepieser (2012)Smokey Nelson attend dans les couloirs de la mort du pénitencier de Charlestown son exécution pour le quadruple meurtre qu’il a commis il y a près de 20 ans. Ce sont successivement les voix des acteurs de ce drame qui alternent pour évoquer à la fois des bribes de leurs souvenirs, de leur hantise mais aussi des bouts d’Amérique et de leur vie, de leurs espoirs. Tous vont se trouver aux prises de cet évènement, dans cette ville proche d’Atlanta, dans le sud des États-Unis.  

    On rencontre tout d’abord Sydney Blanchard qui se rend sur la tombe de son idole et double Jimmy Hendrix avant de partir de Seattle pour se rendre dans sa Louisiane natale. Sydney Blanchard est noir comme Smokey Nelson. Et il a été faussement accusé des crimes et emprisonné pendant quelques temps, lui, le noir qui aurait pu être condamné en lieu et place de Smokey Nelson. Et on suit Sydney Blanchard tout au long de son monologue et dialogue avec sa chienne adorée, dans sa diatribe contre la société américaine mais aussi sa description de la Nouvelle-Orléans, sa vie et ses amours. Pearl Watanabe, originaire de Honolulu, est à l’inverse de Sydney une femme sereine qui cultive la vie zen. C’est elle qui a découvert la scène du crime dans le motel des environs d’Atlanta où elle travaillait alors. Traumatisée par cette journée d’octobre 1989, elle est repartie vivre dans son île d’Hawaï mais s’apprête à rejoindre sa fille dans ce sud des États-Unis qu’elle a fui, aux derniers jours de vie de Smokey Nelson. Deux points de vue différenciés entre la mère et sa fille sur la vie américaine se font écho. Mais déjà on découvre Ray Ryan qui s’apprête à quitter son domaine dans les montagnes de Géorgie avec son fils Tom pour aller assister à l’exécution de l’assassin de sa fille, de ses deux petits-enfants et de son gendre. Il attend avec satisfaction que la justice divine soit rendue dans un long prêche qu’il entend de Dieu à son égard. Profondément conservateur et intolérant, il décrit sa petite société étriquée qui s’organise autour de lui, le patriarche fidèle à Dieu. Enfin Smokey Nelson, autour duquel gravitent ces vies, raconte ses dernières heures avant l’exécution.

    Catherine Mavrekakis présente dans ce roman polyphonique différentes voix de l’Amérique actuelle. Elle sait merveilleusement enchaîner les points de vue autour d’une même affaire qui hante les États-Unis, autour de cette peine de mort qui fait rejoindre sans jamais les confronter directement les situations d’un républicain ultrareligieux et intolérant avec celle d’un noir américain qui porte un regard désabusé sur la société ou celle d’une femme en quête de sérénité dans ce monde violent. Catherine Mavrekakis nous emporte dans ces multiples microcosmes en nous faisant vivre les pensées des uns et des autres au sein des familles, des conflits, des incompréhensions entre une mère jugée « fataliste » et « mystique » et une fille qui multiplie les activités pour ne pas avoir à penser à la réalité de sa vie. C’est un régal d’entrer ainsi de plein pied dans la société américaine, tout en maintenant en permanence et sur le fil une analyse psychologique fine des acteurs en présence. L’écriture est sensible et d’une profonde acuité. Le style varie avec bonheur selon les positions des acteurs, alternant le monologue rythmé de Sydney avec sa chienne, les sensations douces et différenciées entre Pearl et sa fille puis le discours imprécatoire de Dieu tel qu’il est reçu par Ray Ryan. Parfois cependant les alternances semblent se répéter. Les voix se font écho mais restent cloisonnées, ce qui est certainement le point de vue attendu de l’auteure pour décrire une société multiculturelle mais en même temps très close dans ses relations. Un bon moment de lecture qui donne envie de découvrir d’autres livres de cette auteure elle-même issue du melting-pot américain, d’un père grec et d’une mère française et qui vit aujourd’hui à Montréal et écrit en français.

    BBLR

    Les derniers jours de Smokey Nelson - Catherine Mavrikakis - Sabine Wepieser (2012)


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  • Peste & choléra - Patrick Deville - Seuil (2012)Voilà la vie de Yersin, découvreur du bacille de la peste, dans un texte bien peu romancé. L’auteur puise l’essentiel de ses sources dans l’abondante correspondance de Yersin avec sa mère Fanny et sa sœur Emilie.

    Ce Suisse bilingue français-allemand est d’abord étudiant en Allemagne à Marburg puis à Berlin, devient médecin chercheur à Paris, où il est naturalisé Français, auprès de Roux et de Pasteur à l’Institut qui va vite prendre ce nom. Ce découvreur de la toxine diphtérique décide de devenir voyageur puis explorateur. Il prend la mer comme médecin de bord pour la compagnie des Messageries Maritimes, affecté en Asie sur la ligne Saigon-Manille, puis sur la ligne de Haiphong reliant Saigon et Hanoi. « Le premier point où l’on s’arrête après Saigon est Nha Trang » écrit-il. « On prononce Nia Trang » précise-t-il. Il y prendra régulièrement ses quartiers pendant plus de 50 ans où il joue le rôle du « médecin des pauvres ». Après deux ans de navigation, Yersin s’ennuie, s’installe à Nha Trang et, de là, part en exploration dans la jungle durant des semaines. « Le voilà explorateur et arpenteur, appointé par le gouverneur général ». À ce « nouveau Livingstone » taciturne et solitaire, « on lui demande en échange d’étudier sur son passage le tracé de nouvelles voies pour le commerce, de signaler les lieux propices à l’élevage, d’inventorier les richesses forestières et minérales ». Les antiseptiques pasteuriens lui permettront de survivre aux petites écorchures de la jungle, et surtout à une blessure thoracique provoquée par une lance après un combat contre des brigands. Roux et Pasteur le convainquent de lâcher son bâton de pèlerin et de reprendre l’éprouvette en l’envoyant enquêter à Hong-Kong où sévit une effroyable épidémie de peste. Il n’a alors que 31 ans. Yersin observe, note, photographie, autopsie à l’insu des autorités anglaises, examine au microscope. A partir d’un bubon, « Yersin est le premier homme à observer le bacille de la peste ». Yersinia pestis. Plus tard à Canton, « Yersin est le premier médecin à sauver un pestiféré ». Yersin constate le rôle des rats comme principal vecteur, mais c’est un autre pasteurien, Simond, envoyé à Bombay pour prendre la suite de Yersin, qui découvre que la puce est le véritable vecteur de la peste. Yersin retourne à Nha Trang où il élève des troupeaux pour produire du sérum contre la peste et pour étudier d’autres maladies infectieuses. En 1902, Paul Doumer, alors gouverneur général d’Indochine, demande à son ami Yersin de diriger à Hanoi une école de médecine et un laboratoire rattaché à l’Institut Pasteur. Il y restera 3 ans avant de retrouver son Nha Trang. Il y deviendra, entre autres, producteur de caoutchouc et de quinquina qui lui permettent de s’enrichir. Il confie « la recherche médicale », « la recherche vétérinaire » et « les quinquinas » à des collaborateurs triés sur le volet pour se consacrer à la météorologie et à l’astronomie, passant « du microscope au télescope ». Yersin finira sa vie à Nha Trang, en Indochine occupée par les Japonais, pendant l’occupation allemande de la France.

    J’ai été trop descriptif ? Patrick Deville aussi. Et le choléra dans tout ça ? Peut-être l’auteur a-t-il hésité à faire un livre sur Pacini ou sur Koch, et son indécision entre deux maux nous a valu ce titre.

    En page 111, on trouve ce joli pléonasme : « épizooties animales ». Et ailleurs, un joli exemple de paradoxe : « le paradoxe de l’universalité française, pour un Suisse, déjà dans leur Déclaration : cette idéologie française qui parait toujours à ce point curieuse aux étrangers qu’elle montre bien, par là même, qu’elle ne l’est pas tant que ça, universelle ». Et pour le lecteur, le paradoxe, c’est d’apprendre beaucoup de choses sur ce personnage peu connu qu’était Yersin tout en restant peu convaincu par le style de l’auteur. Tout comme le lecteur que je suis, « en vieil épidémiologiste, Yersin n’oublie pas que le pire est toujours le plus sûr. »

    GLR

     Peste & choléra - Patrick Deville - Seuil (2012)


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  • Le journal d’une femme de chambre - Octave Mirbeau - Gallimard, Folio (1984/2005)Octave Mirbeau nous dit en préambule avoir repris le journal d’une femme de chambre, Célestine, en s’efforçant de garder sa voix. Mais… où est la voix de la femme derrière Célestine, qui ne peut résister, comme toute femme n’est-ce pas, à la chair, à ces mâles passions ? On peine à entrer dans la tête stéréotypée de cette femme avec l’esprit de Mirbeau, de domestique, de dominée, dans cet univers juste glauque.

    Mirbeau parvient en revanche à dépouiller au scalpel les relations maîtres-domestiques, la chosification de l’autre. La grande bourgeoise, dont les trois enfants jouent sur le gazon, interdisant à son jardinier et sa femme d’avoir un enfant… « il ne manquerait plus que ça, vous n’avez qu’à faire attention… sinon c’est la porte ! »

    Maîtres et domestiques dans une petite ville de Normandie, où le vice semble seul établi, derrière l’hypocrisie et les convenances inconcevables. Mais le groupe des dominés, tout autant que celui des dominants, reste une bouillie informe, uniforme. Seules les passions antisémites et conservatrices semblent avoir bonne presse auprès des domestiques. Seul le sexe semble dominer les bonnes.

    Parfois, on semble toucher du doigt ce sentiment de n’être que le meuble du maître, ce rapport de dépendance absolu. Mais bien vite on ne suit plus. Le viol et le meurtre d’une petite fille émergent puis restent en suspension. Célestine semble avoir découvert le meurtrier mais elle est emportée dans sa passion charnelle. Les muscles de l’homme dominent son esprit… On ne voit pas Célestine mais Octave regardant une domestique. Pensant à sa place. Il peut retranscrire ces situations d’humiliation, ces positions d’esclavage, telles qu’il les a vues, entendues en 1900. Mais il n’est pas à cette place, celle de Célestine. Il la regarde seulement depuis son fauteuil.

    BBLR

    Le journal d’une femme de chambre - Octave Mirbeau - Gallimard, Folio (1984/2005)


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  • Mon père et autres textes - Orhan Pamuk - Gallimard, Folio (2009)Comment écrire avec vérité ? Une vérité sensible, tactile presque, au fil des pages, sur les déchirures de ses parents dans le regard d’un enfant. Cet enfant qui, à cet instant de la fuite du père est accaparé par les joies et les tristesses d’un jeu de personnages célèbres… Vie à hauteur de l’enfant qu’il était alors et reste encore. Et la valise donnée par son père bien plus tard. Une valise de cuir qui recèle les secrets d’un homme. Les rêves d’un homme qui aurait voulu être écrivain mais n’était pas prêt à abandonner les douceurs de sa vie pour s’enfermer et connaître les affres et l’insécurité de l’écriture.

    Orhan Pamuk et la maison empoussiérée de sa grand-mère qui ne vit plus que dans sa chambre, dans son lit. Orhan Pamuk et la douleur de sa mère rejetée. Et pourtant la vie est là, dans cet enfant qui regarde par la fenêtre le courant d’Istanbul. La vie dans sa collection de cartes quand le drame se déroule… une séparation vue comme un arrière-fond à la centralité du jeu des enfants.

    Orhan Pamuk aborde aussi son acte d’écriture. Le sentiment de provincialité et le souci d’authenticité dominent son regard sur la valise de son père et son action lorsqu’il est assis à sa table d’écriture. Ce sont ces douleurs secrètes qui pulsent son écriture. Et Orhan Pamuk nous offre sa vision de l’écrit non vain. Pour lui, c’est « parler des choses que tout le monde sait sans en avoir conscience »… « Le plaisir de parcourir en s’étonnant un monde familier ». Oui, il parle de ma vie, de mon monde, s’exclame-t-on lorsqu’une page nous saisit dans notre intimité qui ne parvient pas à se verbaliser.

    Enfin Orhan Pamuk témoigne ici d’une reconnaissance essentielle pour son père qui lui a ouvert sa valise d’écrivain pour qu’il s’en empare, lui. Reconnaissance « de n’avoir pas été un père ordinaire, distribuant des ordres et des interdictions, qui écrase et punit et de m’avoir toujours respecté et laissé libre ». Laisser libre. Orhan Pamuk tient là l’acte d’amour, qui construit au lieu de fournir un plan préétabli auquel on se sent souvent obligé de se conformer, comme les autres, tout en ayant un sentiment d’irréalité de soi. Ce n’est pas ce que nous pensions de la vie, mais on est bien obligé…

    Orhan Pamuk ajoute : « j’ai parfois cru que mon imagination pouvait fonctionner librement comme celle d’un enfant, parce que je ne connaissais pas la peur de perdre, contrairement à de nombreux amis de mon enfance et de ma jeunesse ». Son père, en le laissant libre a écarté de sa voie cette peur qui ronge tant nos générations, celle de perdre le plan qu’on nous a donné dès notre enfance, qui dessine chaque étape de notre vie.

    Et j’aimerais laisser ici quelques uns de ses mots, comme des notes de musique sur sa partition d’écrivain :

    « Pourquoi écrivez-vous ? » Et il répond : « j’écris parce que j’en ai envie. J’écris parce que je ne peux pas faire comme les autres un travail normal. J’écris pour que des livres comme les miens soient écrits et que je les lise. J’écris parce que je suis très fâché contre vous tous, contre tout le monde. J’écris parce qu’il me plaît de rester enfermé dans une chambre, à longueur de journée. J’écris parce que je ne peux supporter la réalité qu’en la modifiant. J’écris pour que le monde entier sache quel genre de vie nous avons vécue, nous vivons, moi, les autres, nous tous, à Istanbul, en Turquie. J’écris parce que j’aime l’odeur du papier et de l’encre. J’écris parce que je crois par-dessus tout à la littérature, à l’art du roman. J’écris parce que c’est une habitude et une passion. J’écris parce que je suis sensible à la célébrité et à l’intérêt que ça m’apporte. J’écris pour être seul. J’écris dans l’espoir de comprendre pourquoi je suis à ce point fâché avec vous tous, avec tout le monde. J’écris parce qu’il me plaît d’être lu. J’écris en me disant qu’il faut que je finisse ce roman, cette page que j’ai commencée. J’écris en me disant que c’est ce que tout le monde attend de moi. J’écris parce que je crois comme un enfant à l’immortalité des bibliothèques et à la place qu’y tiendront mes livres. J’écris parce que la vie, le monde, tout est incroyablement beau et étonnant. J’écris parce qu’il est plaisant de traduire en mots toute cette beauté et la richesse de la vie. J’écris non pas pour raconter des histoires, mais pour construire des histoires. J’écris pour échapper au sentiment que je ne peux atteindre tel lieu auquel j’aspire, comme dans les rêves. J’écris parce que je n’arrive pas à être heureux, quoi que je fasse. J’écris pour être heureux. »

    Une part, celle de l’écrire, est à cueillir ici… à prolonger aussi…

    BBLR

    Mon père et autres textes - Orhan Pamuk - Gallimard, Folio (2009)


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  • La nuit - Elie Wiesel - Les éditions de minuit (1958/2007)Elie Wiesel a écrit La Nuit en 1958, c’est-à-dire 14 ans après avoir été déporté à Auschwitz et Birkenau à l’âge de 16 ans. « Si de ma vie je n’avais eu à écrire qu’un seul livre, ce serait celui-ci » commence-t-il sa préface de la nouvelle édition, retraduite du Yiddish par son épouse 48 ans après la première parution. Cette préface est éclairante sur les intentions de l’auteur qui tente de comprendre et de faire comprendre la raison de son témoignage.

    Quels mots choisir pour dire l’indicible ? « Lesquels employer pour raconter le dernier voyage dans des wagons plombés vers l’inconnu ? Et la découverte d’un univers dément et froid où c’était humain d’être inhumain ». Le témoignage peut paraître vain puisque « seuls ceux qui ont connu Auschwitz savent ce que c’était. Les autres ne le sauront jamais ». Et pourquoi nous est-il, nous les lecteurs, si difficile de comprendre ? « Est-ce parce que le témoin s’exprime si mal ? La raison est différente. Ce n’est pas parce que, maladroit, il s’exprime pauvrement que vous ne comprendrez pas ; c’est parce que vous ne comprendrez pas qu’il s’exprime si pauvrement ». Elie Wiesel a écrit pour que le lecteur n’oublie pas. « Oublier les morts serait les tuer une deuxième fois ».

    Lire La Nuit, c’est se poser des questions sans vouloir trouver de réponses. D’ailleurs, les questions sont plus importantes que les réponses, comme Elie Wiesel l’a appris très jeune alors qu’il était encore pieux : « chaque question possédait une force que la réponse ne contenait plus… L’homme s’élève vers Dieu par les questions qu’il lui pose. Voilà le vrai dialogue. L’homme interroge et Dieu répond. Mais ses réponses, on ne les comprend pas ».

    « Jamais je n’oublierai cette nuit, la première nuit de camp qui a fait de ma vie une nuit longue et sept fois verrouillée. Jamais je n’oublierai cette fumée. Jamais je n’oublierai les petits visages des enfants dont j’avais vu les corps se transformer en volutes sous un azur muet. Jamais je n’oublierai ces flammes qui consumèrent pour toujours ma foi. Jamais je n’oublierai ce silence nocturne qui m’a privé pour l’éternité du désir de vivre. Jamais je n’oublierai ces instants qui assassinèrent mon Dieu et mon âme, et mes rêves qui prirent le visage du désert. Jamais je n’oublierai cela, même si j’étais condamné à vivre aussi longtemps que Dieu lui-même. Jamais. »

    GLR

    La nuit - Elie Wiesel - Les éditions de minuit (1958/2007)


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  • Into the wild - John Krakauer - Presse de la Cité 1997, 10/18 (2011)Christopher McCandless a le feu. Porté par un idéal de pureté et de nature, il quitte sa famille et son milieu bourgeois en 1990, dès son diplôme universitaire en poche. Christopher vit sa quête d’absolu. Il offre ses économies à une association caritative et part sans un sou dans une traversée des Etats-Unis, qui le mènera jusqu’au cœur des forêts de l’Alaska, vers un idéal de retour en soi et de survie dans un milieu naturel qui lui sera fatal…

    John Krakauer dresse un très beau portrait de ce jeune assoiffé d’absolu, qui cherche à vivre en entière conformité avec ses principes. En intégrant ce destin parmi tous ceux qui ont également cherché à se dépasser pour vivre hors d’une civilisation qui ne répondait pas à leur quête, en l’éclairant de toutes ses lectures de Tolstoï à Thoreau, en passant par Boris Pasternak, John Krakauer nous offre une histoire universelle et éternelle. Celle de vivre son idéal, non de dominer mais de vivre avec, dans la nature. Celle de se retrouver soi, de vivre réellement, après avoir plongé dans les origines et l’intégrité du monde. Celle de choisir sa vie au lieu de la subir. Celle d’essayer de vivre son rêve, ce que bien peu font.

    Laissons un passage de Walden ou la vie dans les bois de Thoreau, souligné par Christopher McCandless, exprimer bien mieux cette recherche humaine :

    « Si le jour et la nuit deviennent tels que vous les saluez joyeusement, et si la vie produit une senteur pareille à celle des fleurs et des plantes aromatiques, si elle est plus souple, plus étincelante, plus immortelle, en cela réside votre réussite. La nature tout entière vous acclame et vous devez momentanément vous accorder à vous-même votre bénédiction. Les plus grands biens et les plus grandes valeurs sont loin d’avoir été reconnus. Nous en venons facilement à en douter. Bientôt, nous les oublions. Ils sont pourtant la plus haute réalité… La vraie moisson de ma vie quotidienne est quelque chose d’aussi intangible et d’aussi indescriptible que les teintes du matin et du soir. C’est un peu de poussière d’étoile, c’est un morceau d’arc-en-ciel que j’ai attrapé »

    BBLR

    Into the wild - John Krakauer - Presse de la Cité 1997, 10/18 (2011)


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  • Le juif errant est arrivé - Albert Londres - Arléa (2010) (1ère édition 1930)Je connaissais la verve d’Albert Londres dans « Terre d’ébène ». Sa description acérée du colonialisme, sa plume qui dresse en quelques traits les portraits saisissants de quelques colonies d’Afrique dans les années 1920… Et j’ai retrouvé au fil des rayonnages d’une merveilleuse librairie de Toulouse, Terra Nova, quelques trésors encore inconnus pour moi de ce journaliste hors pair !

    Parmi ces trésors, « Le juif errant est arrivé », ou la pérégrination d’un nomade à travers l’Europe et jusqu’à la Terre Promise, sur les pas des communautés juives. Un petit diamant ciselé et visionnaire écrit en 1930 !

    Albert Londres part de Paris. Il suit un vieux rabbin rencontré par hasard dans le train jusqu’au quartier juif de Whitechapel à Londres. C’est à suivre son expédition sur les traces des juifs disséminés entre Tchécoslovaquie, Pologne et Russie qu’il nous invite, jusqu’à traverser les eaux pour atteindre la Palestine. Ce récit d’Albert Londres, comme toujours, n’est pas qu’un simple reportage : il est une réalité vivante, mouvante et émouvante qui s’étend devant nos yeux. En quelques phrases aiguisées, il saisit l’essence d’un temps, d’un peuple, le destin d’un homme qui souhaite relever ses frères d’un joug qui semble figé dans l’éternité. Théodore Herzl est mort, son rêve vit.

    Albert Londres a des yeux qui voient la misère des juifs de l’est, maintenus dans les montagnes des Marmaroches ou dans le ghetto de Lwow, ne parlant que le yiddish, plongés dans le Talmud, ne pouvant travailler, ne pouvant que survivre… encore et toujours étrangers dans ces nations. Albert Londres saisit les contrastes entre les quartiers juifs de Londres et d’Europe de l’ouest et les communautés de l’est. Là où pour les uns, la question se pose de savoir si le cœur d’Israël bat toujours, les autres vivent repliés, écartés, face au seul regard de Dieu. Albert Londres rencontre de jeunes sionistes. Il les accompagne à travers les ghettos, questionnant avec eux les habitants sur leur désir de Jérusalem. Pour beaucoup, seul le Messie pourra annoncer cette nouvelle, et elle n’est pas encore arrivée. Pour d’autres, il est trop tard : « Messieurs, j’ai mis 73 ans à charmer les Européens, à d’autres de charmer les Arabes ! »

    La plume d’Albert Londres devient prophétique lorsqu’elle accoste sur les terres de Palestine. A sa question, « Juif errant, es-tu arrivé ? », Albert Londres esquisse en 1930 une réponse d’une brûlante actualité. Mais n’en disons pas plus, lisez ce livre jusqu’à ces toutes dernières pages…

    BBLR

    Le juif errant est arrivé - Albert Londres - Arléa (2010) (1ère édition 1930)


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  • Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire - Jonas Jonasson - Presse de la Cité, Pocket (2011)Le titre est sympathique… l’accroche de l’histoire tentante. Le vieil Allan Karsson ne souhaite pas fêter son centième anniversaire dans la maison de retraite où il réside. Pour l’occasion, il entend bien boire un coup – ce qui lui est interdit par la sœur Alice, sergente en chef du lieu. Aussi prend-t-il la tangente la veille de la fête. C’est chaussé de ses plus belles charentaises qu’il se rend à la gare routière pour la destination inconnue que ces maigres économies lui permettront d’atteindre. Mais les choses s’enchaînant de manière inattendue (comme toujours semble-t-il avec Allan), il se retrouve embarqué dans un road-movie décapant. Avec une valise que lui a confié un petit délinquant et qui contient… rien moins que 50 millions de couronnes. Dans une cavale aux rebondissements incessants, Allan Karlsson, qui n’est pas le vieil arthritique sans histoire qu’il semble paraître, rencontre des personnages plus déjantés les uns que les autres, d’un vendeur de saucisses surdiplômé à une femme accompagnée de son éléphante… Ce roman entend manier humour noir et décalé tout en restant dans un ton joyeux et tendre. Les personnages saisis au fil des rencontres pourraient prendre de l’épaisseur, tout autant que l’histoire.

    Mais - parce qu’il y a un mais - le résultat est bien loin d’être à la hauteur de l’annonce. Le récit se répète, l’humour tourne de plus en plus en rond… les péripéties antérieures d’un Allan Karlsson complètement apolitique dans les tourments de l’histoire se mêlent lourdement à la cavale. Le récit tombe dans la mièvrerie tandis que les aventures d’Allan Karlsson avant son retour en Suède deviennent de plus en plus pathétiques. Certes, garder un ton décalé et fourmillant d’humour sur plus de 500 pages n’est pas simple. Mais de là à s’ennuyer et vouloir en finir avec cette histoire...

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    Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire - Jonas Jonasson - Presse de la Cité, Pocket (2011)


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  • Une vie française - Jean-Paul Dubois - Editions de l’Olivier (2004)« Et ma mère tomba à genoux. » La France entre dans la Ve République au moment où la famille Blick s’effondre à la mort du frère aîné de Paul, le narrateur. L’histoire d’Une vie française se confond avec le parcours de cette république de de Gaulle à Chirac : « Il faut s’imaginer la France d’alors, une 403 bleu marine ou grise, intérieur en velours ras, de Gaulle au volant, les deux mains sur le cercle, Yvonne à ses côtés, le sac à main sur les genoux, et nous, nous tous, derrière, en proie aux nausées des promenades dominicales, à l’ennui vertigineux d’un avenir déjà démodé. (…) La France ressemblait à ces familiales au dessin un peu raide, ces berlines de petits notaires ou d’employés de l’Etat, tristes à périr, conduites sans excès ni fantaisie par un général catholique toujours prompt à rétrograder les vitesses dans l’ordre de la grille, et qui, le reste du temps, vivait dans les téléviseurs Grandin. Je vous parle d’un pays aujourd’hui bien plus englouti que l’Atlantide… »

    Et nous voilà embarqués au volant d’une de ces voitures des années 60, de ses écoles sans fantaisie, du purgatoire de l’adolescence, aux côtés d’un copain déjanté qui vous fait découvrir un monde insoupçonné de transgression en même temps qu’un univers terriblement solitaire. Jean-Paul Dubois nous emmène sur des chemins corsetés ou débraillés avec un égal humour désabusé, pour observer, le nez au vent, depuis la vitre de la 403 le monde qui l’environne et change au fil des ans.

    Parce qu’Une vie française dans les années 60 est aussi celle d’un jeune libertaire qui passe son bachot en 1968, qui découvre les libertés vite barricadées de cette révolution politique, sociale et sexuelle dans le chaud mois de mai. Jean-Paul Dubois nous emporte dans les remous de ses familles qui adoptent les masques de leurs époques, de mai 68 aux années 80 « où il fallait être mort pour ne pas avoir d’ambition » : « L’argent avait l’odeur agressive et prémerdeuse des déodorants pour toilettes. Tous ceux que ce fumet incommodait étaient priés de n’en point dégoûter les autres. Et de se mettre sur le côté. » Les mots sont justes et cinglent sur cette période du fric à gogo et de l’esprit d’entreprise.

    Dans ce roman d’un contemporain décalé, nous sommes aspirés dans l’esprit et l’histoire de notre époque. On est saisi par ce temps qui emporte loin des rêves adolescents, sans même s’en apercevoir. Devenu photographe de l’immobilité, l’observateur se décale de plus en plus. Les chutes suivent les brusques ascensions. La vie de Paul Blick est soumise aux secousses permanentes de notre époque hypomaniaque. L’évènement de 2002, l’éviction de Lionel Jospin au 1er tour de la présidentielle « m’avait frappé. Il m’avait permis de mesurer la vanité du monde moderne, cet univers outrageusement actif, bardé de capteurs, fonçant tête baissée sur les fantômes de ses certitudes, effaçant ses erreurs comme autant d’artefacts, négligeant le recul, méprisant la lenteur, oublieux, amnésique et voyou. »

    Ce roman décape nos vies françaises étriquées avec le choix de mots qui pointent et appuient au bon endroit, pour se rappeler et ouvrir nos yeux. Mais une vie française n’est pas qu’ironie et acidité. Il est aussi le tonneau de nos questions, de nos petites existences. Il effleure la force de nos sensibilités. Une vie française est un roman de nos vies à lire.

    BBLR

    Une vie française - Jean-Paul Dubois - Editions de l’Olivier (2004)


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  • Maria - Pierre Pelot - Héloïse d’Ormesson, Le livre de poche (2012)Un homme se rend dans un village des Vosges. Il pleut. Il vient de loin pour rencontrer une vieille dame qui vit aujourd’hui en maison de retraite, Maria. En route il entend cette vieille dame conter l’histoire des lieux dans une émission locale. Mais que vient-il chercher auprès de Maria ? Que sait-il d’elle, de son passé, de la guerre ?

    A travers ce court récit, Pierre Pelot restitue le parfum lourd et dur de ces forêts denses où la parole s’est perdue, où l’histoire se déroule en milliers d’années dans la voix de Maria alors qu’un passé proche semble s’être oublié. L’histoire des Vosges alterne avec les souvenirs de Maria et cet inconnu qui vient vers elle. Pierre Pelot construit son roman des réminiscences lointaines jusqu’à aujourd’hui de manière simplement adroite. Il laisse ici un récit sensible où on entre à pas feutrés, un récit qui crisse sous nos pieds comme la neige qui vient de tomber.

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    Maria - Pierre Pelot - Héloïse d’Ormesson, Le livre de poche (2012)


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  • Les Poilus - Joseph Delteil - Grasset, Cahiers rouges (1997)La dédicace est déjà un monument « Aux morts, pour qu’ils vivent ! Aux vivants, pour qu’ils aiment ! »

    Et lorsque je tourne la page, la préface m’enchaîne tout autant à poursuivre la lecture, à tourner une autre page… « J’ai une tête épique (…) Aussi longtemps qu’il y aura des battements de cœur dans ma poitrine, aussi longtemps qu’il y aura un peu de bleu au zénith, aussi longtemps qu’il y aura des printemps sous le ciel et qu’il y aura des femmes au monde, je crierai : A bas la guerre ! »… Mais cette tête épique écrit pourtant bien un roman épique sur les poilus écrit huit ans après la Grande Guerre que Delteil a fait, dans un régiment de tirailleurs sénégalais. Roman sur la geste des Poilus anonymes tout autant que sur l’arrière incarnée dans la femme, la « Poilue », cet ouvrage n’est ni un témoignage, ni un roman historique. Etonnant, l’ouvrage de Delteil est chargé d’émotion pour ces soldats tout autant que d’humour. Parce que si Delteil est opposé à la Guerre et soutient le pacifisme du président Wilson, « il y a quelqu’un qui est en dehors et au-dessus de la guerre : c’est le Poilu ». Delteil « chante le Poilu », il « chante l’homme ».

    La langue de Joseph Delteil chante et ses mots vibrent. Ils savent trouver l’espace juste dans les paysages de Narbonne à Limoux écrasés par la chaleur du mois de juillet 1914 ; ils savent renvoyer l’écho de l’avenir des hommes de ce pays. A cet instant de la mobilisation « le département de l’Aude sue »… « Tout a un air étroit et ardent, un air de piques. Chaque plante est une baïonnette ».

    Un roman étonnant, détonnant dans les tonnerres de la guerre et des poilus. Une langue d’un passé, à redécouvrir.

    BBLR

    Les Poilus - Joseph Delteil - Grasset, Cahiers rouges (1997)


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  • Dans la main du diable / L’enfant des ténèbres / Pense à demain - Anne-Marie Garat - Babel (2007) / (2011) / (2012)Dans la main du diable / L’enfant des ténèbres / Pense à demain - Anne-Marie Garat - Babel (2007) / (2011) / (2012)Impressionnante trilogie. Trois volumes (c’est le bon terme) de respectivement plus de 1 200, 900 et 1 000 pages, cela peut rebuter plus d’un lecteur. Et pourtant, on est happé trois fois par cette grande fresque où la petite histoire familiale sert de support pour brosser la grande Histoire du 20e siècle. Il y a un fil conducteur pour ces trois romans : l’essor de la femme moderne, indépendante, maîtresse de son destin.

    Le premier tome se situe en 1913, à la veille de la Première Guerre mondiale. Le personnage principal, Gabrielle Demachy, est une jeune femme intrépide à la recherche de son cousin et premier amour, Endre, ingénieur disparu depuis cinq ans en Birmanie. Avec l’appui inattendu d’un employé du ministère de la Guerre, elle suit la piste d’un certain Pierre Galay, médecin qui fut en mission en Birmanie. Elle réussit à s’introduire dans la famille Bertin-Galay, célèbres biscuitiers, et devient la préceptrice de la petite Camille, fille de Pierre Galay. C’est le début d’une aventure périlleuse où se mêlent l’espionnage, les complots, le crime, la passion et l’amour. Les personnages sont dépeints avec talent, ancrés dans une époque où se côtoient la paisible vie rurale et les bouleversements de la vie urbaine, avec ses découvertes scientifiques et ses avancées industrielles.

    Le deuxième tome se déroule en 1933-1934, dans le contexte de l’arrivée au pouvoir du national-socialisme allemand qui laisse planer l’ombre d’un nouveau conflit. Vingt ans après, le roman est cette fois centré sur Camille Galay, revenant de New-York pour retrouver le Paris de son enfance. Elle va notamment y rencontrer Simon Lewenthal, directeur des usines Bertin-Galay et collectionneur de tableaux de maîtres.Dans la main du diable / L’enfant des ténèbres / Pense à demain - Anne-Marie Garat - Babel (2007) / (2011) / (2012)

    Le troisième tome se déroule en 1963. Cette fois, trente ans plus tard, c’est Christine Lewenthal, la troisième génération, qui se trouve au premier plan, bientôt entourée de jeunes gens indépendants : Antoine le projectionniste de ciné-club qui nage dans le bidonville de Nanterre comme un poisson dans l’eau, Alex l’historien qui a découvert un document bouleversant, Viviane en rupture avec son député de père autour duquel se multiplient les morts suspects. Tous ces personnages vivent avec leur temps et se projettent dans l’avenir. Mais le passé resurgit des décombres, laissant apparaître de hideux fantômes. Et cette plongée dans le passé est la condition nécessaire pour affronter l’avenir : « qu’est-ce que penser à demain si l’on ne sait rien du passé ? »

    L’écriture d’Anne-Marie Garat a la précision du scalpel, même si la précision entraîne quelque lassitude. Le vocabulaire parfois un peu désuet est en parfaite harmonie avec l’atmosphère bourgeoise du début du 20e siècle, et donc bien adapté au premier tome. Ce vocabulaire reste inchangé pour les 2 tomes suivants, ce qui donne un petit air anachronique parfois curieux : « peu me chaut ton œil comminatoire » sied difficilement au Paris des années soixante.

    GLR

    Dans la main du diable / L’enfant des ténèbres / Pense à demain - Anne-Marie Garat - Babel (2007) / (2011) / (2012)


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  • Le mec de la tombe d’à côté - Katarina Mazetti - Gaïa (2006)Désirée vient de perdre son mari. Benny vient de perdre sa mère. Elle est bibliothécaire, intello, maigrelette, s’habille en gris souris et habite un petit appartement tout blanc en ville. Il est paysan, beauf, grassouillet, affublé d’un blouson voyant et vit pour sa ferme et ses 24 vaches laitières. L’unique point commun entre ces deux êtres si différents : les tombes de leur proche se côtoient. Non, ils ont un deuxième point commun : ils ont un don pour s’entourer des bonnes personnes. Désirée a une amie intime de bon conseil, Märta, en dévotion pour un bel amant égoïste qui ne la mène qu’à la déprime. Et Benny n’a pas le temps d’avoir d’autres amis qu’un couple, Bengt-Göran et Violette, encore plus beauf que lui.

    « Ça vous dirait… de venir faire un tour au cimetière ? Alors là, je suis sûre que vous dites ça à toutes les filles ! » La rencontre dans un cimetière entre une maigre carpe et un rustre lapin peut-elle changer la destinée de ces deux solitaires ? « On va aussi bien ensemble que la merde et les pantalons verts ». Sans doute, au moins pour un temps, selon la loi inébranlable qui veut que les opposés s’attirent au moment de choisir entre opéra et traite des vaches. Les ovules de Désirée ne sont tourneboulés que par ce fermier, blaireau dont la seule lecture assidue est cantonnée aux petites annonces du journal local. Une relation qui va être à l’opposé de celle qu’elle avait avec son défunt mari et qu’elle résume ainsi : « les hommes existent, ou n’existent pas, c’est surtout une question de savoir combien de côtelettes il convient d’acheter pour le dîner ». Et ce pragmatisme est bien partagé par Benny : « dans ma famille, c’est simple, on ne frappe pas les femmes. Pas parce qu’on est particulièrement chevaleresque, j’imagine, plutôt parce qu’on ne veut pas gâcher une main d’œuvre précieuse ».

    Un roman plein d’humour, de dérision et de fraîcheur : un bol d’air frais nous arrivant de Suède.

    GLR

    Le mec de la tombe d’à côté - Katarina Mazetti - Gaïa (2006)

     


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  • Où en est la nuit - Jean Hatzfeld - Gallimard (2011)Frédéric, journaliste, sillonne le monde dans les zones les plus improbables. En reportage dans le désert entre l’Éthiopie et la Somalie en guerre, il rencontre Ayanleh Makeda, double champion olympique de marathon, tombé en disgrâce à la suite d’un contrôle antidopage. Relégué au rôle de sentinelle, ce bel athlète n’est pas homme à regarder en arrière. Vision européenne d’un « fatalisme africain » ?

    Frédéric, cherche à comprendre les motivations de cet homme pour la course, les circonstances de son ascension puis de sa chute en allant vers ceux qui l’ont accompagné. Il va en particulier à la rencontre de sa femme Tirunesh et de sa masseuse-ostéopathe Hanna. A travers ces femmes, il va petit à petit réunir les pièces du puzzle, comprendre comment Ayanleh a pu vivre pour la course dès son plus jeune âge, gérer des marathons où il côtoyait les plus grands, devenir l’un des leurs, s’installer à Paris avec Tirunesh et ses enfants dans un monde si différent de son Ethiopie natale, sillonner les capitales du monde entier, et retourner vers la case départ sans haine et sans regret. Comprendre la force et la fragilité du champion : « un athlète de très haut niveau, c’est une composition de muscles sur le point de se déchirer ». Pour Ayanleh, après la nuit viendra de nouveau le jour : « “Sentinelle, où en est la nuit ?” “Le matin va venir et de nouveau la nuit”. Isaïe, chapitre 21 ».

    L’histoire d’un homme exceptionnel par sa grâce et son élégance et pourtant si humble, vu par un grand reporter qui pourrait être Jean Hatzfeld, ou ne pas l’être. Un auteur qui, à mon avis, excelle cependant plus dans le récit que dans le roman.

    GLR

    Où en est la nuit - Jean Hatzfeld - Gallimard (2011)


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  • Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates - M.A. Shaffer & A. Barrows - NiL (2009)Au lendemain de la guerre, en janvier 1946, l’écrivaine anglaise Juliet enchaîne les séances de dédicaces pour la vente de son dernier roman et elle se demande bien quel pourrait être le sujet du suivant. Elle reçoit alors la lettre énigmatique d’un habitant de Guernesey, Dawsey Adams. Faisant référence à un cercle des amateurs de littérature et de tourte aux épluchures de patates institué à cause d’un cochon rôti caché aux autorités allemandes, ce courrier intrigue la jeune Juliet qui à travers sa correspondance avec Dawsey et tous les membres du cercle (plus les voisins et une partie des habitants de Guernesey) nous introduit dans un monde insulaire décalé. Ce microcosme soumis à l’occupation allemande s’est trouvé rapproché et soudé par le cercle. La littérature s’est immiscée dans la vie de tous ses membres sous les aspects les plus variés, depuis les écrits de Sénèque jusqu’aux Hauts de Hurlevent, et leur a presque fait oublier « la noirceur du dehors ». Et ce sont deux réelles amoureuses de la littérature qui sont les auteurs de ce roman lorsqu’elles font écrire à Juliet qui adresse à Dawsey la correspondance de l’auteur dont il s’est épris, Charles Lamb :

    « Je pense qu’elle vous en apprendra plus sur lui qu’aucune biographie. E.V. Lucas me paraît trop sérieux pour qu’il cite mon passage préféré de Lamb : “Bzzz, bzzz, bzzz, boum, boum, boum, fuit, fuit, plonk, plonk, ding, ding, ding, ploc ! Je finirai certainement condamné. J’ai bu à l’excès deux jours durant. Je retrouve mon sens moral au dernier stade de la tuberculose et ma foi vacille.” C’est par ces écrits que j’ai connu Lamb, et j’ai honte d’avouer que je n’ai acheté ce livre que parce que j’avais lu quelque part qu’un certain Charles Lamb avait rendu visite à son ami Leigh Hunt, emprisonné pour avoir diffamé le prince de Galles. Au cours de cette visite, Lamb a aidé Hunt à peindre un ciel bleu avec des nuages blancs sur le plafond de sa cellule, et un rosier grimpant sur l’un des murs (…) Il a aussi appris à la benjamine de Hunt à réciter le Notre-Père à l’envers. Il est naturel de vouloir en savoir le plus possible sur un tel homme. C’est ce que j’aime dans la lecture. Un détail minuscule attire votre attention et vous mène à un autre livre, dans lequel vous trouverez un petit passage qui vous mènera vers un troisième livre. Cela fonctionne de manière géométrique, à l’infini, et c’est du plaisir pur ».

    Dans ce roman joyeusement fantasque, Mary Ann Shaffer, ancienne bibliothécaire et libraire décédée en 2008, nous livre avec sa nièce Annie Barrows des portraits attachants et tendrement croqués, autour de Dawsey et du pilier de ce cercle Elizabeth. Choisir le genre épistolaire pour ce roman est une réelle originalité, tant il permet de dévoiler sans jamais lasser lieux, habitants, vieux conflits et non-dits de ces îles anglo-normandes. Et l’humour décalé et typiquement British qui empreint ce livre de bout en bout permet d’aborder tout autant la guerre ou les camps sans lourdeur. Si ce livre peut paraître un peu lisse sur les personnages et la guerre, on a tant de plaisir à le lire qu’on en oublie l’absence d’aspérités, et tant pis pour les grincheux !

    BBLR

    Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates - M.A. Shaffer & A. Barrows - NiL (2009)


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  • Rithy Panh s’est trouvé emporté à l’âge de 13 ans avec toute sa famille dans la cruauté et la folie des Khmers rouges. L’élimination est à la fois le récit de son histoire et celui de sa confrontation avec Duch.

    Déjà quelques années avant, le cinéaste Rithy Panh s’était au cours de sa préparation du film S21 –La Machine de mort khmère rouge, entretenu avec les gardiens et les bourreaux qui avaient nié le droit d’être un homme aux prisonniers. Et Rithy Panh demande à Duch aussi « s’il cauchemarde, la nuit, d’avoir fait électrocuter, frapper avec des câbles électriques, planter des aiguilles sous les ongles, d’avoir fait manger des excréments, d’avoir consigné des aveux qui sont des mensonges, d’avoir fait égorger ces femmes et ces hommes, les yeux bandés au bord de la fosse, dans le grondement du groupe électrogène. Il réfléchit puis me répond, les yeux baissés : “Non”. Plus tard, je filme son rire. »

    Tout est là, dans cette rencontre impossible entre Rithy Panh, qui a vécu et raconte la famine sous les khmers, le déplacement, les travaux forcés, la mort, l’enfer des vivants, et Duch, le responsable de S21 qui lui demande au cours d’un entretien : « c’est combien l’heure ? » sur le mode de la plaisanterie, qui disserte sur Marx et le matérialisme historique, qui esquive, se contredit en ne reconnaissant ni les victimes ni ses camarades : « Peu à peu, Duch a retrouvé la parole, mais il ne restait que le mensonge ». Rithy Panh saisit qu’il entraîne Duch à son procès par la série d’entretiens qu’il a avec lui, mais aussi que Duch souhaiterait qu’ils se comprennent, qu’ils rient ensemble. Duch semble chercher le reflet de sa propre humanité à travers ces entretiens. Si la rencontre est impossible, le récit de cette confrontation est puissant. Rithy Panh nous plonge en parallèle dans ce que fut le Kampuchéa démocratique, la folie de « donner à la classe haïe un nom plein d’espoir : nouveau peuple » tout en l’éliminant… (lire la suite sur la page spéciale Duch et les Khmers rouges).

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